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Après «Charlie», revenir au Moyen-Orient

Pour réfléchir aux causes profondes des actes criminels dont nos concitoyens ont été victimes à Paris, au mois de janvier, l’analyse des déficits d’intégration de notre République est essentielle, mais insuffisante tant les profils des jihadistes sont multiples. Il faut aussi essayer de saisir ce qui se passe vraiment au Moyen-Orient.

L’ampleur des tragédies qui s’y déroulent est énorme. Des pans entiers de sociétés s’effondrent. Ces catastrophes ensevelissent des millions d’hommes et de femmes qui sont en train de tout perdre.

En Syrie, une partie de la société a tout simplement disparu. Le conflit y a fait plus de 200 000 morts et des millions de personnes déplacées ou réfugiées, notamment au Liban qui, à son tour, risque d’être gravement déstabilisé.

En Irak, la situation est tout aussi terrible surtout si on prend en compte ce que ce pays a subi depuis plus de vingt ans avec l’embargo international qui a fait un très grand nombre de morts, les répressions de Saddam Hussein contre les chiites (1991) et les Kurdes (1988), et actuellement le massacre de minorités par Daech.

Même si l’échelle est différente, la société palestinienne est loin d’être épargnée. Les guerres récentes contre Gaza ont fait plusieurs milliers de victimes, des dizaines de milliers de blessés et environ 100 000 sans-abri depuis l’été dernier pour une population d’environ 1,6 million d’habitants.

Ces chiffres sont si considérables qu’en définitive, ils perdent leur sens, et n’ont aucun impact émotionnel tant la dimension individuelle avec ce qu’elle implique comme possible identification personnelle y est absente. Et ce d’autant plus que l’on pense, à tort, que ces tragédies ne peuvent nous atteindre. C’est comme une double mise à distance : par l’abstraction des chiffres, et l’illusion de l’éloignement.

Et pourtant, imaginons la Syrie à l’échelle de la France (trois fois plus peuplée) : cela se traduirait par 600 000 morts, plus de 10 millions de réfugiés et plus de 20 millions de déplacés. Des villes comme Lille, Lyon ou Marseille détruites.

Ces drames qui nous laissent trop indifférents provoquent de forts sentiments d’injustice chez tous ceux qui, attachés à des valeurs d’équité, de solidarité ou de compassion, ne supportent pas que perdurent ainsi des situations aussi terribles. La politique est faite d’émotions. Aussi ou d’abord, comme on voudra. Quant à celles et à ceux directement affectés au quotidien, ils ne peuvent qu’être submergés par des sentiments lourds de conséquences. L’exclusion, l’humiliation, la souffrance et la désespérance nourrissent un terreau de rancœurs, de frustrations et de haines qui peut alimenter toutes les formes d’extrémisme et de radicalisme.

Comment, dans de telles conditions, ne pas comprendre que cet immense trou noir ne puisse attirer des milliers de jeunes venus de partout, et donc aussi de «chez nous», avec pour tout bagage un nihilisme sectaire et suicidaire plus ou moins imprégné de fragments désarticulés d’un islam réduit à quelques formules sommaires que le mot jihad semble résumer pour le pire et encore le pire. C’est tout cela que Daech instrumentalise de manière terriblement efficace.

Face à ce délabrement qui ronge bien des esprits, nos politiques répondent d’abord par le renforcement de dispositifs sécuritaires toujours plus sophistiqués ; mais ensuite ils semblent désemparés et comme empêtrés dans une étroite temporalité liée aux réactions de l’opinion, au rythme des événements qu’ils subissent et aux langueurs d’une Union européenne repliée sur elle-même au point d’avoir oublié le monde qui l’entoure. Ils pensent et agissent dans le court terme alors qu’il faudrait avoir une vision de long terme en prenant de la hauteur et de la distance. La France hésite, l’Europe se dilue et les Etats-Unis se défilent. Sur la Syrie, Paris a oscillé entre une fermeté conduisant à annoncer la chute inéluctable de Bachar al-Assad, et une hésitation sur l’attitude concrète à avoir à l’égard de l’opposition qui réclamait alors des armes lui permettant d’établir des zones d’exclusion aérienne afin d’empêcher le régime d’écraser sa population sous les bombes. Rien n’a été fait. On craignait que ces armes ne tombent aux mains de radicaux. Résultat de ces vaines tergiversations : les radicaux surarmés sont désormais partout en position de force. Le paroxysme de cette impuissance a été atteint le jour où Bachar al-Assad a utilisé des armes chimiques (août 2013). Le recours à de tels moyens était présenté comme une ligne rouge ne pouvant être franchie. Pourtant, elle le fut. Et rien ne se passa. On peut discuter à l’infini de la pertinence d’une intervention mais ce qui est terrible, c’est de l’avoir annoncée pour finalement y renoncer. Cette démission internationale n’est pas de la responsabilité de la France. Elle était déterminée à agir mais elle fut lâchée, en rase campagne, par la Grande-Bretagne, encore sous le choc du mensonge d’Etat de Tony Blair sur l’Irak en 2003, puis par les Etats-Unis où Barack Obama n’avait, en fait, jamais vraiment voulu s’engager.

En un instant, tout a basculé. Bachar al-Assad savait désormais qu’il pouvait continuer à tuer à condition que ce ne soit pas avec des armes chimiques.

En Irak, à la suite de l’agression des Etats-Unis (en mars 2003) et des irresponsables impérities de leur proconsul qui, en quelques semaines, a fait imploser l’Etat irakien, une guerre civile sans fin a traumatisé la société et a fait des centaines de milliers de morts. Onze ans plus tard, la situation s’est encore dramatiquement détériorée avec l’irruption brutale de l’Etat islamique. Pour endiguer sa fulgurante progression, une coalition militaire internationale dirigée par Washington a été mise en place. La France y participe. Si une intervention armée est sans doute indispensable face à un tel monstre, elle manque cruellement de perspectives politiques sans lesquelles les meilleurs soldats ne peuvent rien. Daech n’est pas seulement une organisation terroriste particulièrement barbare dans les moyens qu’elle utilise, elle est aussi une organisation totalitaire dans ses modes de domination sur les territoires qu’elle contrôle comme sur les esprits qu’elle soumet.

Dans ce tableau, on aurait tort d’oublier le conflit israélo-palestinien, sous prétexte qu’on n’y dénombre pas les morts par dizaines de milliers. Sa densité politique et symbolique demeure centrale. En raison du deux poids et deux mesures constamment utilisé par les Occidentaux quand il s’agit de ce conflit, tout semble permis à un gouvernement israélien qui méprise le droit international, et a recours à tous les amalgames possibles pour légitimer ses postures conquérantes mises en œuvre par une implacable entreprise de colonisation et donc de dépossession de l’Autre. Plus de 4 millions d’hommes et de femmes palestiniens sont ainsi soumis, dans toutes les dimensions de leur vie, à l’arbitraire le plus total de la puissance occupante. Sur cette question majeure, le renoncement diplomatique de la France est perceptible tandis que les Européens semblent bien décidés à ne rien entreprendre sans les Etats-Unis qui ont rappelé, à maintes reprises, qu’ils ne feraient rien.

Par contre, l’Egypte et l’Arabie Saoudite sont l’objet de toutes les attentions qui vont des alliances privilégiées aux ventes massives d’armes et d’avions alors même que le nouveau régime égyptien impose un autoritarisme brutal et que celui de Riyad est issu d’une matrice idéologique salafiste qui n’a rien à envier à celle de Daech comme l’a encore montré la récente condamnation d’un blogueur saoudien à mille coups de fouet.

Les Etats et les sociétés de cette partie du Moyen-Orient ne traversent pas une crise de plus. Ils sont confrontés à une rupture historique qui fera que rien n’y sera plus jamais comme avant ; une rupture d’une ampleur peut-être comparable à ce qui s’est produit à l’issue de l’effondrement de l’Empire ottoman avec probablement la restructuration de certains Etats et l’émergence de nouveaux.

Face à tels bouleversements vis-à-vis desquels l’Iran s’affirme comme un acteur dominant, les Européens se doivent de sortir de leur léthargie pour jeter les bases d’une véritable politique au Moyen-Orient avec une vision claire des valeurs et des intérêts qu’il convient d’y défendre.

Dans les années 20, la France et la Grande-Bretagne y avaient imposé leurs ambitions stratégiques avec notamment les accords Sykes-Picot. Elles avaient alors «oublié» les nations en quête d’Etats comme les Palestiniens et les Kurdes et avaient créé des Etats sans nations en instrumentalisant les différences ethniques et confessionnelles.

Des pouvoirs autoritaires en Syrie et en Irak ont, par la suite, donné l’illusion d’une stabilité qui, en fait, masquait les contradictions sociétales et les déficits abyssaux de construction nationale citoyenne. On assiste à un retour de l’histoire.

Les questions qu’on a voulu ignorer resurgissent avec la force mortifère des violences accumulées depuis tant de temps. Il faut espérer que les leçons des expériences de ce passé si proche serviront les constructions à venir. Cette politique ambitieuse devra se fonder sur une triple exigence : le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, celui des minorités à la sécurité et des citoyens à la dignité.

Dans Libération,
Avril 2015

Jean-Paul Chagnollaud,
Professeur des universités,
Directeur de l’Institut de recherche et d’études Méditerranée et Moyen-Orient

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