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Nouveaux enjeux sahélo-maghrébins et perspectives

Par Nadji Safir*

Les dernières projections de population dont nous disposons (publiées en 2015 par les services spécialisés des Nations Unies) permettent d’établir que la région sahélienne qui, actuellement, connaît les taux de fécondité les plus élevés au monde, verra dans les années à venir sa population augmenter à un rythme très élevé. En effet, si l’on considère 5 pays sahéliens (Sénégal, Burkina Faso, Mali, Niger et Tchad), en l’espace de 35 ans – de 2015 à 2050 – ils multiplient leur population par 2,73 ; et, ainsi, en 2050 elle s’élèvera à 232 millions d’habitants ; soit, légèrement inférieure à celle du Brésil qui, en 2050, aura une population de 238 millions d’habitants. Et ce, alors que les 5 pays de l’Union du Maghreb Arabe (Mauritanie, Maroc, Algérie, Tunisie et Libye), ne la multiplient que par 1,36 et que celle de 5 pays d’Europe du Sud (Portugal, Espagne, France, Italie et Malte) reste pratiquement stable. A titre indicatif, en 2050, le Niger, avec 72 millions d’habitants, aura une population supérieure à celle de la France (71 millions) ; tout comme le Mali (45 millions) aura une population légèrement supérieure à celle du Canada (44 millions). Enfin, la population sahélienne sera exceptionnellement jeune, puisque, toujours en 2050, 3 des 5 pays du Sahel (Niger, Mali et Tchad) font partie des 10 pays – tous africains – qui ont l’âge médian le moins élevé au monde ; le Niger étant en tête avec un âge médian de 17,8 ans.

Face aux évolutions attendues, il est clair que dans l’ensemble de l’espace sahélien, en raison de la forte vulnérabilité des populations, de la dégradation déjà avancée de leur cadre de vie – tout particulièrement des conditions de fonctionnement des agricultures vivrières – ainsi que des conséquences du réchauffement climatique, les risques de tensions ne sont pas à exclure. Ceci dit, il importe d’affirmer que les risques pesant sur l’évolution des Etats et des sociétés dans l’espace sahélien ne doivent en aucun cas être l’objet de lectures essentialistes. Ils demeurent fondamentalement liés à un certain nombre de paramètres objectifs qui affectent la région et qui tous, en dernière analyse, notamment en raison du rythme élevé de la croissance démographique, dans le contexte d’un environnement naturel très fragile, conduisent à de graves déséquilibres affectant les relations entre la demande et l’offre d’un certain nombre de biens et services essentiels pour toute communauté humaine : terre, eau, nourriture, logement, santé, éducation, justice, sécurité, etc. Situations que le Sahel a déjà connues depuis les Indépendances intervenues en 1960, puisqu’il a déjà été affecté par plusieurs épisodes de sécheresse, dont les plus notables sont tout particulièrement ceux de 1968-1973, 2005, 2010 et 2012.

Cependant, les perspectives qui, aujourd’hui, s’esquissent pour l’avenir du Sahel à moyen et long termes ne peuvent que conduire à une nouvelle appréhension des problèmes qu’il est appelé à vivre car, en effet, tout se passe comme s’il entrait dans une nouvelle phase historique de son évolution. Et ce, dans la mesure où les caractères aigus et durables des contraintes qui vont lourdement peser sur ses perspectives permettent raisonnablement de penser que la crise qui s’y annonce ne sera pas de nature conjoncturelle, à l’instar des différents épisodes de sécheresse déjà mentionnés, mais que, bien au contraire, elle sera plus structurelle, voire, systémique. De fait, deux ensembles de facteurs absolument majeurs et aux effets convergents – exceptionnelle croissance démographique et réchauffement climatique – par l’ampleur de leurs conséquences attendues, vont clairement dans le sens de l’émergence d’une spirale de crise de nature systémique au niveau de toute la région. Il convient de parler de spirale de crise car tout laisse penser que les logiques en cours, s’entretenant l’une l’autre dans un processus de synergie négative, vont entretenir durablement un ensemble de phénomènes économiques, sociaux et environnementaux, certes, mais aussi idéologiques, politiques et sécuritaires allant tous dans le sens d’une instabilité croissante dans tout le Sahel. Et ce, dans la mesure où, de toute évidence, en aucun cas l’espace sahélien n’apparaissant comme étant en mesure, à lui seul, d’assurer à ses populations le bien-être auquel elles peuvent légitimement aspirer, il est clair que vont s’y mettre en place et se multiplier les conditions objectives et subjectives de diverses formes, à la fois, de contestations et de migrations.

En ce qui concerne les formes de contestation, dont la base sociale est largement assurée par la disponibilité d’une population extrêmement jeune n’ayant que peu de perspectives réelles, elle devrait emprunter les codes culturels dominants dans les sociétés en présence et qui, pour l’essentiel, aujourd’hui, sont ancrés dans des schémas idéologiques de type islamiste – eux-mêmes ayant été, entre autres, à la source du fort natalisme prévalant dans la société – pouvant rapidement évoluer vers un recours plus ou moins systématisé à une violence toujours présentée comme légitime. Notamment en raison de l’influence croissante dans la région de nombreuses logiques islamistes transnationales imposant graduellement leurs programmes et pratiques aux formes traditionnelles de l’Islam local. Ainsi, au début du mois de mars 2017, trois groupes djihadistes activant dans la région ont annoncé la naissance d’une alliance – dite « Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans » – visant à coordonner leurs interventions et qui, formellement, au plan international, a fait allégeance à l’organisation « Al Qaida » initiale, ainsi qu’au mouvement afghan des « Taliban ».

Quant aux formes de migration – dont une partie importante relèvera nettement à terme de la catégorie des migrations climatiques – procédant de contextes d’urgence et de crise mettant en danger la vie des individus et des groupes, elles vont impliquer leur déplacement en direction des espaces en mesure de les accueillir et de leur garantir un minimum de conditions de vie décente et ce, que ce soit vers le Sud ou le Nord ; soit, dans ce dernier cas, vers le Maghreb et l’Europe.

En tout état de cause, les tensions, risques et menaces, dont sont nettement annonciatrices les évolutions en cours et à venir dans l’espace sahélien et qui, en aucun cas, ne sauraient y être strictement limitées, contribuent à constituer, de par leur étendue, leur complexité et leur durée, une polycrise régionale protéiforme dont la réelle prise en charge dépasse nettement les seules capacités des pays directement concernés ; sahéliens et maghrébins. En raison des solutions coûteuses – et pas seulement d’un point de vue financier – qu’elle suppose, cette prise en charge impliquera la mise en place de processus de coopération multilatérale entre tous les acteurs concernés au Sahel et au Maghreb, ainsi qu’entre eux et l’Union Européenne, partenaire majeur, directement intéressé par, à la fois, la stabilisation des espaces concernés et une meilleure maîtrise des migrations illégales en Méditerranée.

11 avril 2017

(*) Chargé de Cours à l’Institut de Sociologie de l’Université d’Alger ; ancien Chef de Division du Développement Social à la Banque Africaine de Développement, et membre du conseil scientifique de l’iReMMO.

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