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Israël : des élections à l’union nationale?

« Benyamin Netanyahou n’a jamais été aussi près de perdre le pouvoir [1]» Cette appréciation du commentateur Yossi Verter résume on ne peut mieux le résultat des élections législatives du 17 septembre en Israël. Le Premier ministre fait penser au joueur de poker qui perd, s’entête, s’endette et finit ruiné.

Il est en passe de battre le record de longévité de David Ben Gourion [2] quand, fin décembre 2018, il contraint la Knesset à se dissoudre. La toile de fond, c’est l’exigence d’Avigdor Lieberman, le chef du parti russe Israel Beteinu (Israël, notre maison), d’obtenir le vote définitif de la loi rendant le service militaire obligatoire pour tous, y compris les ultra-orthodoxes qui en étaient jusque-là dispensés – ce qui aurait signifié la fin de la coalition avec les partis ultra-orthodoxes.

Netanyahou perd ce premier pari : il ne trouve pas dans les urnes, le 9 avril, les 61 députés nécessaires pour former une coalition entre les likoudnikim, les religieux nationalistes et les ultra-orthodoxes. Faute de représentation du Foyer juif de Naftali Bennett et d’Ayelet Shaked, il dépend d’Avigdor Lieberman, qui refuse son concours. Au lieu de passer la main à Benny Gantz, le leader du parti Kahol Lavan (Bleu Blanc), le Premier ministre force à nouveau la Knesset, en juin, à un douloureux harakiri.

Chacun le mesure : le scrutin du 17 septembre s’annonce alors plus comme un plébiscite que comme des législatives. Netanyahou en attend à la fois sa reconduction à la tête du gouvernement et le vote d’une « loi d’immunité [3] » lui évitant la prison qu’il risque pour faits de corruption – les premières auditions devant le procureur général Avichai Mendelbit s’annonçant début octobre.

Pour l’emporter, le Premier ministre hystérise la campagne tous azimuts :

  • hystérie guerrière : Israël, en toute impunité, bombarde les milices iraniennes en Syrie et en Irak, puis le Hezbollah au Liban et menace même d’en faire autant contre les chiites au Yémen. Sans oublier Gaza : il va jusqu’à envisager un report des élections pour y déclencher une opération d’ampleur. Mendelbit rappellera heureusement que seule la Knesset peut renvoyer les élections et que seule une réunion du Cabinet de sécurité peut déclarer la guerre ;
  • hystérie nationaliste : pour draguer l’électorat de droite et ultra-orthodoxe, Netanyahou annonce d’abord l’annexion des colonies de la Cisjordanie (soit plus de 50 % de son territoire), puis de la Vallée du Jourdain (soit plus du tiers dudit territoire), le tout en violation du droit international, du droit israélien et des procédures en vigueur : l’armée, le gouvernement et la Knesset auraient dû se prononcer sur chacune de ces démarches ;
  • hystérie raciste enfin : coutumier des déclarations anti-arabes, le Premier ministre bat tous ses records. Facebook doit fermer pour vingt-quatre heures sa page, où il accuse les Palestiniens d’Israël de « vouloir tous nous annihiler – femmes, enfants et hommes [4]». Le jour même de l’élection, durant lequel il doit théoriquement se taire, il lance : « Il n’y a que deux options : un gouvernement que je dirigerai ou un gouvernement dangereux avec des partis arabes antisionistes [5]. » Et, comme le 9 avril, le Likoud tente envoyer des centaines de militants munis de caméras dans les bureaux de vote à forte densité arabe, sous prétexte d’empêcher la « fraude arabe » – alors que la plupart des tripatouillages recensés en avril furent le fait du Likoud. La Knesset a heureusement voté contre cette opération destinée surtout à dissuader les Palestiniens d’aller voter.

« La droite découvre, surprise, ce qu’il en coûte de faire des Arabes leur punching-ball [6] » : « The Times of Israel », d’ordinaire peu enclin à l’esprit critique, pointe une des principales caractéristiques du scrutin, le succès de la Liste unie. Ayant rabiboché les quatre partis encore divisés en avril, elle obtient, comme en 2015, le meilleur score de l’histoire : 13 députés sur 120. Et pour cause : plus de 59 % des électeurs arabes se sont mobilisés, contre plus de 49 % en avril, et la Liste en a attiré 80 %, contre 71 % en avril [7]. Une autre partie a voté pour le parti Bleu Blanc, permettant à celui-ci de devancer le Likoud (de même qu’elle avait sauvé le Meretz de l’élimination en avril).

Quant à la gauche sioniste, elle est au plus bas : allié au Gesher (Le pont) de Orly Lévy-Abecassis, le Parti travailliste se contente de 6 sièges ; et le Meretz, acoquiné avec Ehoud Barak au sein de l’Union démocratique, stagne à 5 sièges.

C’est dire que la bataille principale s’est livrée à droite. Et que Netanyahou l’a perdue plus largement qu’aucun observateur n’avait osé le pronostiquer. Avec 32 sièges, le Likoud est devancé par le parti Bleu Blanc (33 sièges). Il en a perdu 8 sur 2015 [8]. Et, même avec ses alliés « naturels », il arrive loin de la majorité espérée : 55 sièges au lieu de 61 sièges : il ne peut compter que sur les 7 députés du regroupement Yamina (À droite) d’Ayelet Shaked et sur les 16 élus des religieux ultra-orthodoxes, séfarades (Shas, 9) et ashkénazes (Unité du Judaïsme de la Torah, 7).

Ces bons résultats des « hommes en noir » en nombre de députés cachent un paradoxe : une forte réaction de la société contre les contraintes religieuses : selon un sondage, 64 % des électeurs juifs souhaitent exclure les ultra-orthodoxes du gouvernement (94 % des Israël Beteinu, 93 % de l’Union démocratique, 90 % des Bleus Blancs, 71 % des Travaillistes et même 51 % des likoudnikim). Une forte majorité veut en particulier introduire le mariage civil, autoriser la circulation de transports publics et l’ouverture de commerces pendant le shabbat.

Voilà qui explique comment, en se présentant comme le défenseur de la laïcité, Lieberman a gagné son pari : avec 8 sièges, il fait figure de « faiseur de rois ».

Même parmi les plus proches alliés de Netanyahou, il y a un petit air de putsch. Ayelet Shaked, la femme au parfum « Fascisme », n’en fait pas mystère : Yamina doit lui servir de tremplin pour la succession. Last but not least, plusieurs piliers du Likoud – dont Benny Begin, le fils de l’ancien Premier ministre – ont appelé à ne pas voter pour leur ancien parti.

Surprise réjouissante par rapport aux derniers sondages, les kahanistes de Otzma Yehudit (Puissance juive), alliés avec le Premier ministre, ne franchissent pas – et de loin – le seuil de 3,25 %. Cet échec relativise quelque peu la dominante de cette élection : la droitisation de l’électorat.

Faut-il le répéter ? Si plusieurs facteurs se conjuguent pour alimenter cette dérive, de l’état de guerre permanent à la manipulation des médias, en passant par les manœuvres, déjà citées, de Netanyahou, la cause essentielle de ce phénomène réside dans l’absence d’alternative :

  • la Liste unie défend évidemment une autre orientation, mais elle n’a pas pour vocation de rassembler la masse des Juifs, même si un certain nombre d’entre eux ont à nouveau voté pour elle ;
  • les alliances opportunistes du Parti travailliste et du Meretz ont accéléré leur faillite, qu’explique leur incapacité à faire entendre la voix de la paix avec les Palestiniens comme celle de la lutte contre les inégalités sociales ;
  • quant au parti Bleu Blanc, il ne se différencie guère du Likoud. Lorsque Netanyahou annonce l’annexion d’un tiers de la Cisjordanie, Gantz l’accuse… de « copier son programme », et, lorsqu’il parle de guerre d’ampleur contre Gaza, Gantz affirme qu’il faut « écraser une bonne fois le Hamas ».

D’où la confusion de l’opinion s’agissant de l’avenir du conflit. En 2016, 70 % des sondés se déclarent hostiles à l’annexion de la Cisjordanie. Trois ans plus tard, ils ne sont plus que 28 % ! Entre-temps, la loi du 6 février 2017 l’a légalisée. Et Donald Trump en a légitimé le principe s’agissant de Jérusalem et du Golan. À quoi s’ajoutent les annonces de Netanyahou sur les colonies, puis la Vallée du Jourdain et, à la veille du scrutin, Hébron. Quant au pourcentage des partisans d’une solution à deux États, il est tombé, lui, de 53 % à 34 %.

Depuis qu’Israël connaît les résultats définitifs des élections, il n’est plus question que d’union nationale. C’est oublier le risque d’un troisième scrutin à la Netanyahou, lequel risquerait toutefois de tourner à l’humiliation. Cette nouvelle élection se ferait aussi contre l’avis du président, Reuven Rivlin, un homme de droite attaché à la démocratie – au point d’affirmer qu’en cas d’annexion, « appliquer la souveraineté à une zone donne la citoyenneté à ceux qui y vivent [9]. » Mais, même si l’on retient l’hypothèse d’une « grande coalition », les questions s’accumulent : sous la direction de qui, avec quels partis et sur quel programme ?

Il y a bien sûr le système de la rotatsia, qui, de 1984 à 1988, a vu Shimon Peres et Itzhak Shamir se succéder comme Premier ministre : l’épée de Damoclès judiciaire qui pèse sur la tête de Netanyahou rend l’hypothèse hasardeuse, tout comme elle fragilise la prétention de l’actuel Premier ministre à être reconduit. En revanche, l’avance du parti Bleu Blanc pose Gantz en chef de gouvernement, avec l’appui de la majorité des dirigeants arabes. Mais, le parti Balad faisant exception, le challenger n’a que 54 « recommandations », contre 55 pour le sortant. Faute de majorité propre, l’ancien chef d’état-major devrait de toute façon inclure le Likoud et Israël Beïtenou, mais pas les ultra-orthodoxes qui, de toute façon, rechignent à siéger aux côtés de Yaïr Lapid, allié de Gantz. À moins que le général ne renonce pour des raisons tactiques, préférant laisser Netanyahou tenter et, sauf surprise, échouer : c’est le scénario qui se dessinait fin septembre.

Encore plus floue apparaît la question du programme, à en juger d’après les positions développées par les uns et les autres. À quoi auraient servi toutes ces élections si elles ne donnaient pas un coup d’arrêt à la radicalisation accélérée depuis 2015 par Netanyahou et ses alliés ?

Quid de la loi fondamentale 19 juillet 2018, qui officialise l’apartheid (son article 1 assure que « Seul le peuple juif a droit à l’autodétermination ») ? Quid de l’annexion de tout ou partie de la Cisjordanie ? Quid de l’arsenal liberticide voté depuis dix ans ? Quid des alliances d’Israël avec tout ce que l’Europe compte de populistes, quand bien même ils sont antisémites ?

L’histoire ne se répète pas. Espérons-le en tout cas : la première et principale expérience d’union nationale a commencé en Israël lorsque Menahem Begin, alors chef du Herout, successeur de l’Irgoun et ancêtre du Likoud, entra dans le gouvernement Levi Eshkol le 1er juin 1967. Quatre jours plus tard, Israël déclenchait la guerre des Six-Jours…

[1] Haaretz, Tel-Aviv, 19 septembre 2019.

[2] Ben Gourion dirige le gouvernement durant treize ans, de 1948 à 1963 (sauf en 1954 et 1955). Netanyahou est Premier ministre de 1996 à 1999, puis de 2009 à 2019.

[3] Voir l’excellent site Al-Monitor, 18 septembre 2019.

[4] Site Times of Israel, 18 septembre 2019.

[5] Site du Jerusalem Post, 18 septembre 2019.

[6] 19 septembre 2019.

[7] Haaretz, 19 septembre 2019.

[8] Le Likoud a intégré cette fois le parti Koulanou, qui avait fait scission en 2015 : ensemble, à l’époque, ils avaient obtenu 40 sièges.

[9] Site Times of Israel, 13 février 2017.

*Journaliste et historien, auteur de Antisionisme = antisémitisme ? Réponse à Emmanuel Macron, Libertalia, Montreuil-sous-Bois, 2018.

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