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Penser le fait kurde aujourd’hui [Appel à contribution]

Dossier thématique coordonné par d’Adel Bakawan et Jean Marcou

La question kurde constitue l’un des phénomènes politiques les plus durables et les plus complexes du Moyen-Orient contemporain. À cheval sur plusieurs États-nations, inscrite dans des configurations géopolitiques mouvantes et marquée par une longue histoire de domination, de répression et de résistances, elle ne saurait être réduite à une simple revendication étatique inachevée. Le bouleversement des équilibres mondiaux et les transformations profondes du Moyen-Orient, qui se traduisent par la recomposition des régimes autoritaires, l’émergence de nouveaux acteurs armés et la centralité accrue des approches transnationales, imposent aujourd’hui de penser le fait kurde autrement.

Ce numéro propose de dépasser les lectures classiques de ce phénomène, afin d’analyser les mutations internes du champ politique kurde. Il s’agit d’interroger la pluralité des trajectoires kurdes selon les contextes nationaux, l’émergence de mouvements sociaux, l’irruption de l’islamisme kurde, le rôle structurant de la diaspora, ainsi que la place des Kurdes dans les rapports de force régionaux et internationaux. L’attention portée aux dimensions sociales, idéologiques, mémorielles et culturelles permet d’appréhender la question kurde comme un fait politique plus entier, au croisement du local, du régional et du global.

En réunissant des contributions issues de disciplines variées – science politique, sociologie, histoire, anthropologie, droit, économie et relations internationales –, ce numéro ambitionne de proposer une lecture critique et renouvelée du fait kurde au XXIᵉ siècle. Il privilégie des approches transversales et comparatives, en mettant en perspective les problématiques qui traversent l’espace kurde dans son ensemble. Dans cette perspective, il s’agit de dépasser les analyses strictement nationales, se limitant aux cadres des principaux États de peuplement kurde (Turquie, Iran, Irak, Syrie). D’une part pour permettre, au travers de l’étude comparée de comprendre les dynamiques à l’œuvre dans cet espace, avec leurs similitudes et leurs contrastes, d’autre part, pour mettre en exergue les stratégies déterritorialisées, transfrontalières et transnationales. L’objectif est d’offrir un cadre analytique rigoureux permettant de saisir à la fois les continuités et les ruptures qui traversent les sociétés kurdes, ainsi que les défis multiples auxquels elles sont confrontées dans un environnement régional instable et fortement conflictualisé. Les axes de recherche et problématiques ci-dessous présentées visent à offrir au plus grand nombre d’auteurs potentiels l’opportunité de pouvoir s’inscrire dans cette approche renouvelée du fait kurde. La version finale de la revue sera restructurée en fonction des offres reçues et retenues.

Axes de recherche et problématiques
Axe 1: Histoire et mémoire kurdes

Dans quelle mesure les trajectoires historiques, de la domination ottomane au morcellement contemporain du Moyen-Orient, ont-elles façonné la conscience nationale kurde et structuré ses revendications actuelles?  En quoi la mémoire des soulèvements, des promesses non tenues (traité de Sèvres, etc.) et des persécutions nourrit-elle les discours identitaires et les projets politiques contemporains? Quels récits historiques concurrents (étatiques vs. kurdes) contribuent à la construction d’une mémoire collective transnationale kurde?

Axe 2 : Identités et diversités internes

Quelles sont les composantes multiples (linguistiques, religieuses, culturelles et sociales) de l’identité kurde? Comment cette diversité interne façonne-t-elle le projet national kurde ? Dans quelle mesure les divisions internes, (linguistiques, religieuses, politiques ou sociales) enrichissent-elles l’identité kurde tout en constituant par ailleurs son principal risque de fragmentation? Comment les Kurdes articulent-ils leurs identités plurielles pour forger un sentiment commun d’appartenance en dépit d’inévitables clivages internes?

Axe 3: Souveraineté, état et quête d’autonomie

Quels modèles de gouvernementalité les mouvements kurdes ont-ils revendiqués ou expérimentés (tentatives d’État-nation indépendant, autonomie régionale en Irak, confédéralisme démocratique au Rojava syrien, participation à la vie politique nationale et locale en Turquie…)? Comment la quête kurde d’un État ou d’une autonomie politique reconfigure-t-elle les notions classiques de souveraineté étatique et de frontières nationales dans le contexte du Moyen-Orient? Dans quelle mesure l’absence d’État kurde reconnu, alors même que les Kurdes forment une des grandes nations sans État au monde, interroge-t-elle le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et la capacité des institutions internationales à faire respecter ce droit?

Axe 4: Conflits armés et résistances

Comment plus d’un siècle de conflits armés impliquant les Kurdes a-t-il façonné les visions politiques et sociales kurdes? Quelles stratégies de résistance et de mobilisation armée ont été déployées par les acteurs kurdes et avec quels effets sur la cohésion du mouvement national kurde et sur la perception internationale de la cause kurde? Dans quelle mesure la violence subie (exodes, massacres, génocide des Yézidis) et la violence exercée (insurrections, attentats, actions de guérilla) ont-elles renforcé la conscience d’une identité kurde commune ou, au contraire, creusé des divisions internes (idéologiques, régionales) au sein du peuple kurde?

Axe 5: Islamisme kurde entre nationalisme, salafisme et terrorisme!

Comment se positionne l’islamisme kurde entre nationalisme, salafisme et terrorisme? Comment expliquer l’émergence de formes spécifiques d’islamisme kurde dans des sociétés historiquement structurées par le nationalisme laïque? Quels sont les liens idéologiques, organisationnels et opérationnels entre l’islamisme kurde et les islamismes arabes, turcs et iraniens? Comment certains segments de l’islamisme kurde ont-ils basculé dans la lutte armée, la radicalisation violente et l’intégration dans des réseaux transnationaux tels qu’Al-Qaïda ou Daech?

Axe 6: Mouvements sociaux et paradigmes contestataires

Dans quelle mesure les mouvements de femmes, de jeunes, d’étudiants et d’intellectuels redéfinissent-ils les cadres traditionnels de la mobilisation politique kurde? Ces mouvements s’inscrivent-ils dans une logique nationale kurde, transnationale ou post-nationale? Assiste-t-on à une autonomisation progressive des luttes sociales vis-à-vis du nationalisme kurde classique, ou à leur réintégration stratégique par les acteurs politiques?

Axe 7: Diaspora et solidarités transnationales
Comment la diaspora kurde, forte de plusieurs millions de membres à travers le monde, a-t-elle contribué à la fois au maintien de l’identité kurde et à l’internationalisation de sa cause? Quelles formes de mobilisation transnationale les Kurdes ont-ils développées pour contourner, voire transcender, les frontières étatiques, et créer un espace politique kurde au-delà de leurs États d’origine ou de leurs États de résidence (associations culturelles en Europe, lobbying politique, réseaux numériques transfrontaliers…)? Dans quelle mesure les solidarités transnationales – entre Kurdes d’Irak, de Syrie, de Turquie, d’Iran et des diasporas occidentales – permettent-elles l’émergence d’un sentiment d’appartenance pan-kurde malgré la disparité des contextes politiques et sociaux?

Axe 8: Enjeux géopolitiques et internationaux

En quoi la «question kurde» constitue-t-elle un enjeu géopolitique majeur pour le Moyen-Orient? Comment influence-t-elle les relations entre les États de la région? Quelle est l’attitude des grandes puissances (États-Unis, puissances européennes, Russie) vis-à-vis des aspirations kurdes et jusqu’à quel point ont-elles instrumentalisé ou soutenu les acteurs kurdes au gré de leurs intérêts stratégiques? Plus largement, que révèle le cas kurde quant aux limites du droit international contemporain – fondé sur la souveraineté des États – et sur les revendications des peuples sans État ? Quelles perspectives existent pour une résolution politique durable de la question kurde sur la scène internationale?
Instructions aux auteur·e·s pour la présentation des propositions et des articles

Les propositions d’article, rédigées en français ou en anglais, doivent comprendre un titre, les axes principaux auxquels elles se rattachent, un résumé d’environ 300 mots présentant la problématique, ainsi qu’une brève biographie de l’auteur. Celles-ci sont à envoyer par courrier électronique aux adresses suivantes : adel.bakawan[at]eismena.com, jean.marcou[at]iepg.fr, avant la date limite indiquée ci-dessous.

Date limite de soumission des propositions d’articles: 15 mars 2026.

Notification aux auteurs des décisions du comité: 2 avril 2026.

Les articles complets (30000 signes notes et espaces compris) sont attendus pour le 1er août 2026, en vue d’une publication en octobre 2026.

Les articles définitifs pourront être rédigés en français ou en anglais. Ils devront être accessibles, dans leur présentation et dans leur style, à un lectorat non-spécialiste (ne pas hésiter à procéder à une explication des termes techniques, et à recourir à un style clair et didactique), tout en maintenant la rigueur académique attendue (référencement du texte en évitant les notes longues, sources, bibliographie, cadre conceptuel explicite…).