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Modernisation et déwahhabisation : l’Arabie saoudite sous Mohammed ben Salmane

Loin de constituer une simple libéralisation religieuse, les réformes engagées sous l’impulsion de Mohammed ben Salmane traduisent une reconfiguration profonde du rapport entre la religion et le pouvoir en Arabie saoudite. En réduisant la position hégémonique du wahhabisme sans remettre en cause l’islam comme référent identitaire, le pouvoir saoudien cherche à redéfinir le contrat social et à construire un État national et autoritaire, mieux intégré à la communauté internationale.

Le 23 septembre 1932, le roi Abdelaziz Ibn Saoud proclame la naissance du troisième État saoudien, le Royaume d’Arabie saoudite, à l’issue d’un long processus d’unification des tribus de la péninsule Arabique, marqué notamment par l’annexion du Nejd [1]. Afin de créer un État stable et asseoir sa légitimité politique et religieuse, la dynastie des Saoud s’appuie sur l’alliance conclue avec les oulémas wahhabites et le wahhabisme [2]. Cette alliance structure durablement le système politique saoudien et permet la diffusion d’un islam rigoriste, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des frontières du royaume.

L’accession au pouvoir du roi Salmane et, surtout, de son fils, le prince héritier Mohammed ben Salmane (MBS), marque toutefois une modification majeure dans les relations entre le pouvoir politique et l’establishment religieux. Porté par un projet de modernisation ambitieux, formalisé dans le cadre du plan “Vision 2030”, et par une volonté de centralisation du pouvoir, le prince héritier engage une série de réformes qui remettent en cause la place hégémonique historiquement occupée par le wahhabisme [3]. Loin de constituer une remise en cause de l’islam en tant que référent identitaire, cette stratégie vise à redéfinir le rapport entre la religion et l’État, et à recomposer le contrat social saoudien.

Le Wahhabisme et le pouvoir politique

Le wahhabisme, mouvement religieux apparu au XVIIIᵉ siècle dans la région du Nejd sous l’impulsion de Mohammed Ibn Abdelwahhab, prône une lecture rigoriste de l’islam fondée sur la recherche d’une pureté doctrinale et rituelle supposée originelle. Inspiré du hanbalisme, il repose sur le rejet des pratiques religieuses et culturelles perçues comme des innovations ou des déviations, telles que le culte des saints [4]. Dès 1744, un pacte est conclu entre Mohammed Ibn Saoud et le fondateur du wahhabisme, généralement considéré comme l’acte fondateur de l’État saoudien moderne. Cette alliance instaure une répartition des rôles entre le pouvoir religieux et le pouvoir politique. Les oulémas se voient alors attribuer l’autorité doctrinale et normative, tandis que la dynastie des Saoud pilote le pouvoir politique [5].

Jusqu’au XXᵉ siècle, ce partenariat demeure relativement stable, malgré des tensions liées aux politiques de modernisation menées par le roi Abdelaziz. Afin de préserver l’appui des oulémas, la monarchie adopte une stratégie de compromis, caractérisée par un soutien financier massif aux institutions religieuses et aux réseaux associatifs proches de l’establishment wahhabite. Ce dispositif contribue à renforcer l’ancrage social du wahhabisme tout en neutralisant les contestations religieuses, consolidant ainsi un modèle dans lequel le  religieux structure largement l’espace social et juridique [6].

Les réformes engagées depuis l’arrivée de MBS au pouvoir traduisent une rupture avec cet équilibre. Face aux résistances exprimées par certains religieux, le prince héritier à décidé de placer des figures réformatrices à la tête de nouveaux organismes publics et en marginalisant progressivement l’autorité religieuse
institutionnelle [7], évitant un affrontement direct. La notion d’« islam modéré » promue par MBS ne renvoie pas à une réforme approfondie du champ religieux, mais à une redéfinition de la place du religieux dans la sphère publique. La relation entre le pouvoir politique et la religion repose désormais sur un principe de subordination où l’islam demeure un pilier central de l’identité nationale, mais il ne peut constituer une idéologie politique autonome ni prétendre régir l’ensemble de la vie sociale [8].

Les réformes de MBS

Cette reconfiguration menée par MBS s’est traduite par une série de réformes sociétales. La police religieuse a été marginalisée, les femmes se sont vues obtenir plus de liberté, les espaces de divertissement public ont été réautorisés et plusieurs figures religieuses perçues comme radicales ont été arrêtées [9]. Parallèlement, un nouveau discours a émergé, mettant davantage en avant la dynastie des Saoud que le mouvement wahhabite. Le décret royal établissant la fondation du premier État saoudien au 22 février 1727 illustre la volonté de redéfinir les fondements symboliques du royaume [10]. Les réformes des programmes scolaires engagées depuis 2019, valorisant le passé préislamique de l’Arabie saoudite et promouvant un nationalisme d’État, s’inscrivent dans la même logique [11].

Bien que cette ouverture répond à des enjeux économiques importants pour le royaume, à travers ces transformations sociales MBS souhaite également mettre en place un projet plus large de centralisation du pouvoir et de recomposition du contrat social [12]. Le prince héritier ne souhaite pas réformer l’islam saoudien en tant que tel, mais réduire sa position hégémonique qui a selon lui figé la société, au profit de la primauté de la loi sur l’autorité judiciaire religieuse [13]. Cette stratégie a ouvert la voie à une refonte progressive du cadre juridique, dans un pays qui ne disposait alors pas de codes civils, pénaux et de statut personnel formalisés. En tentant de s’aligner sur les standards internationaux, le pouvoir saoudien cherche à normaliser les pratiques institutionnelles et à lever les obstacles à l’intégration du royaume au sein de la communauté internationale. Dans ce sens, l’adoption du Code du statut personnel et du droit de la famille en mars 2022 constitue un indicateur central du processus de déwahhabisation engagé et de l’évolution du rapport de force entre le pouvoir politique et les autorités religieuses [14].

La jeunesse saoudienne, pilier des réformes de MBS

La jeunesse saoudienne apparaît comme un élément clé de cette dynamique. Plus de 60 % des saoudiens ont moins de 30 ans [15], et cette population, bien qu’ayant grandi dans un environnement conservateur, aspire à davantage de libertés individuelles et d’ouverture. La transition démographique en cours, marquée par un recul de la natalité et des mariages plus tardifs, témoigne de ces aspirations. Les réformes sociétales engagées par MBS ont ainsi rencontré un accueil globalement favorable auprès des jeunes générations [16] .

Toutefois, cette évolution ne doit pas être interprétée comme un rejet de l’islam. Si l’on observe une déwahhabisation progressive des pratiques et des normes sociales, l’attachement à l’islam demeure fort, à la fois comme spiritualité et comme composante identitaire. En revanche, une défiance croissante s’exprime à l’égard de son instrumentalisation politique, notamment lorsqu’elle a été associée à la radicalisation ou à la violence. La modernité recherchée ne correspond donc pas à une sécularisation de type occidental, mais à une recomposition plus complexe, dans laquelle la modernisation de la société s’articule à un cadre de référence islamique [17].

Ainsi, la déwahhabisation engagée sous Mohammed ben Salmane ne constitue ni une rupture avec l’islam ni une simple libéralisation religieuse. Elle s’apparente davantage à un outil de pouvoir visant à construire un État national autoritaire, dans lequel le religieux est recentré sur une fonction identitaire et spirituelle, tandis que l’État affirme son pouvoir politique. L’évolution de ce nouvel équilibre, notamment face aux résistances conservatrices et aux attentes de la jeunesse, constituera l’un des principaux déterminants de la trajectoire politique et sociale de l’Arabie saoudite dans les prochaines années.

Jessica HOFF

Notes

[1] Yara El Khoury, « Ibn Saoud et la naissance du royaume d’Arabie saoudite », Les Clés du Moyen-Orient, 16 juin 2014. https://www.lesclesdumoyenorient.com/Ibn-Saoud-et-la-naissance-du-1642.html

[2] Louis Blin, L’Arabie saoudite, de l’or noir à la mer Rouge, Paris, Éditions Tallandier, 2018.https://www.who.int/fr/news-room/fact-sheets/detail/violence-against-women

[3] Justine Clément, « Vision 2030 Arabie Saoudite et Visions 2030 Abu Dhabi : quels points communs, quelles différences (1/3) ? », Les Clés du Moyen-Orient, 18 novembre 2021 (modifié le 23 novembre 2021). https://www.lesclesdumoyenorient.com/Vision-2030-Arabie-Saoudite-et-Visions-2030-Abu-Dhabi-quels-points-communs.html

[4] Pierre-Jean Luizard, « Le wahhabisme et l’histoire de l’Arabie », Monde Arabe, nᵒ 174(4), 2001, p. 19-27. https://shs.cairn.info/revue-maghreb-machrek1-2001-4-page-19.htm?lang=fr&ref=doi 

[5] Stephane Lacroix, « L’Arabie saoudite : un magistère sur l’islam contesté », Pouvoirs, 2015. https://droit.cairn.info/revue-pouvoirs-2015-1-page-43.htm?lang=fr

[6] Ibid.

[7] Louis Blin, L’Arabie saoudite, de l’or noir à la mer Rouge, Paris, Éditions Tallandier, 2018.

[8] Pierre Ramond, « Comment pense MBS : stratégie et technique politique du maître de Riyad », Le Grand Continent, 22 mars  2025. https://legrandcontinent.eu/fr/2025/03/22/comment-pense-mbs-strategie-et-technique-politique-du-maitre-de-riyad/

[9] Jon Hoffman, « The Evolving Relationship Between Religion and Politics in Saudi Arabia », Arab Center Washington DC, 20 avril 2022. https://arabcenterdc.org/resource/the-evolving-relationship-between-religion-and-politics-in-saudi-arabia/

[10] Pierre Ramond, « Comment pense MBS : stratégie et technique politique du maître de Riyad », Le Grand Continent, 22 mars 2025. https://legrandcontinent.eu/fr/2025/03/22/comment-pense-mbs-strategie-et-technique-politique-du-maitre-de-riyad/

[11] Louis Blin, L’Arabie saoudite, de l’or noir à la mer Rouge, Paris, Éditions Tallandier, 2018.

[12] Jon Hoffman, « The Evolving Relationship Between Religion and Politics in Saudi Arabia », Arab Center Washington DC, 20  avril 2022. https://arabcenterdc.org/resource/the-evolving-relationship-between-religion-and-politics-in-saudi-arabia/

[13] Louis Blin, L’Arabie saoudite, de l’or noir à la mer Rouge, Paris, Éditions Tallandier, 2018.

[14] Nathalie Bernard‑Maugiron, « Le droit de la famille dans le code saoudien du statut personnel de 2022 », Revue  internationale de droit comparé, 2023.
https://hal.science/AO-DROIT/hal-04324951v1

[15] Direction Générale du Trésor, « Brèves économiques Arabie Saoudite & Bahreïn», Ministère de l’Économie, des Finances et  de la Souveraineté industrielle et numérique. https://www.tresor.economie.gouv.fr/Articles/c480d612-4fc6-4d28-b562-17f5a5cbfd14/files/f05342fc-53c0-44a1-aa6b-177a9ec57cdd

[16] Louis Blin, L’Arabie saoudite, de l’or noir à la mer Rouge, Paris, Éditions Tallandier, 2018.

[17] Ibid.

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