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La Syrie post-Assad : fragmentation régionale et échos du projet du “Grand Moyen-Orient”

Penser la Syrie, plus d’un an après la chute du régime Assad, suppose d’observer comment les lignes de fracture accumulées depuis le Printemps arabe (2011) ont finalement cédé à un délitement inquiétant pour l’avenir du pays et pour sa capacité à maintenir son intégrité territoriale.

Le bouleversement de l’architecture régionale, en pleine refonte depuis les attaques du 7-Octobre et la stratégie israélienne déployée en retour, combiné à une série d’erreurs d’appréciation de l’ex-président Bachar al-Assad, a largement contribué au basculement syrien dont les effets à terme restent difficilement prévisibles. Si la vulgate veut que la Turquie ait cherché à tirer profit de la conjoncture régionale et de son courroux contre Assad pour favoriser une prise de pouvoir par ses alliés du Hayat Tahrir al-Cham, il apparaît surtout que la Syrie d’Ahmed al-Charaa a été savamment récupérée par une diplomatie saoudienne déterminée à marquer son empreinte sur le devenir du pays. Les conditions précises du glissement, net, d’un axe turco‑qatari vers un matelas saoudien confortable restent entourées de zones d’ombre qui seront sans doute éclaircies un jour ; dans l’intervalle, force est de constater que Riyad entend présider aux commandes de la Syrie, avec la bénédiction d’une Administration américaine reconnaissante envers la traditionnelle diplomatie saoudienne du chéquier. Et ce quand bien même il serait toutefois réducteur de parler d’un basculement exclusif : la Turquie conserve des leviers militaires significatifs – notamment via la présence de cadres turcs dans la nouvelle armée syrienne – et le Qatar continue de contribuer au financement de l’appareil étatique syrien.

Damas est désormais engagé dans un cycle potentiellement plus favorable à sa population que la situation qui prévalait à la fin du régime Assad : l’annonce de projets d’infrastructures et de promesses d’investissement en est l’un des marqueurs visibles, qu’il s’agisse de la réhabilitation de réseaux énergétiques, d’axes de transport stratégiques ou de certaines infrastructures urbaines. Dans le même temps, rien ne permet d’en déduire une trajectoire linéaire vers la stabilisation, ni pour le pouvoir, ni pour le pays.

Outre la destruction de l’essentiel de ses capacités militaires par Israël au lendemain de la chute du régime Assad, le nouveau pouvoir peine à résorber les pertes socio‑territoriales accumulées par son prédécesseur. Contrairement aux apparences, Ahmed al-Charaa dispose pour l’heure de moins de contrôle sur la « Syrie utile » que n’en avait Bachar al-Assad : ce dernier conservait la maîtrise de la « Syrie des côtes », en bénéficiant, que ce soit par adhésion ou par coercition, du soutien de segments larges des communautés alaouite et chrétienne, ainsi que d’éléments d’autres confessions – dont la sunnite – convaincus par la cause nationaliste arabe. Charaa, lui, échoue pour l’instant à se gagner une communauté alaouite largement rétive, surtout depuis les massacres perpétrés au printemps 2025 par des éléments qu’il n’a pas – ou ne pouvait – contrôler contre des populations majoritairement alaouites. Si un point d’interrogation demeure quant aux aspirations réelles des communautés chrétiennes sous Charaa, il est clair que le Sud syrien à majorité druze comme le Nord à majorité kurde n’acceptent pas davantage le pouvoir actuel qu’ils n’avaient accepté son prédécesseur au cours des quinze années post‑2011.

Le pouvoir peut certes invoquer une forme de revigoration, symbolisée par le blanchiment international d’Ahmed al-Charaa – largement facilité par l’Administration Trump – et par la volonté affichée de Damas de s’inscrire dans les efforts de la Coalition anti‑Daesh, en y adhérant formellement et en facilitant le transfert vers l’Irak, sur demande de cette Coalition, de prisonniers de Daesh jusqu’ici gardés par les forces kurdes. Mais il serait hasardeux d’en conclure que le pouvoir syrien aurait recouvré sa souveraineté et sa pleine capacité d’action sur l’ensemble de son territoire. Comme son prédécesseur, il reste étroitement dépendant de ses parrains étrangers : tout comme la Russie et l’Iran exigeaient, en contrepartie de leur soutien à Assad, un ensemble de concessions incompatibles avec un véritable pouvoir de décision syrien (bases militaires, présence de contingents, alignement sur leurs agendas régionaux), Ahmed al-Charaa doit lui aussi déléguer une partie de ses prérogatives souveraines.

Loin de reprendre sereinement le large vers des eaux calmes avec une coque réparée, la Syrie tente de maintenir tant bien que mal le cap dans une tempête interne et régionale dont une partie seulement des effets s’est matérialisée. Sur le plan interne, la « récupération » du Sud druze apparaît particulièrement ardue : Damas peut bien activer certains relais tribaux et compter sur la faveur de quelques leaders locaux, il n’en demeure pas moins que l’un des principaux représentants spirituels druzes de Syrie, le cheikh Hekmat al-Hijri, reste aligné sur une opinion druze certes divisée, mais encline en partie non négligeable à se placer sous le giron israélien plutôt qu’à reconnaître un pouvoir contre lequel beaucoup sont remontés, particulièrement depuis le siège de Soueïda et les massacres commis à l’été 2025. Côté kurde, la situation n’est guère plus prometteuse : les leaders de la cause kurde syrienne semblent avoir été acculés à accepter la fonte de leurs structures combattantes dans celles des forces armées syriennes. Pour autant, leur quête d’une spécificité ethnique et territoriale n’a rien perdu de sa vigueur : les Kurdes, tout en affichant leurs réticences au processus imposé, savent que leurs revendications peuvent être remises sur la table dès qu’un cycle plus favorable se présentera. La faiblesse structurelle du pouvoir syrien rend vraisemblable la survenue, à terme, d’une telle fenêtre d’opportunité, même si son échéance reste incertaine.

Dans le même temps, la recomposition du paysage régional s’accompagne d’une accentuation de tensions et de dynamiques communautaires persistantes en Irak, au Liban ou au Yémen, qui ne peuvent qu’alimenter une communautarisation accrue de la scène syrienne. Alors que le pouvoir Assad avait polarisé le pays en partie sur des bases communautaires, mais principalement sur des bases politico‑idéologiques – adhésion ou non au récit du régime –, le positionnement face à Charaa ne peut plus faire abstraction d’une greffe explicite d’enjeux communautaires. Rares en effet sont les alaouites ou les druzes en phase avec le pouvoir actuel, tandis que les communautés chrétiennes apparaissent en quête d’une protection que le régime prétend pouvoir fournir, ne serait‑ce qu’en raison de sa nécessité de produire des gages à destination de ses soutiens occidentaux, soutiens généralement enclins à la défense des minorités chrétiennes régionales. Du côté sunnite, il serait erroné de parler d’adhésion pleine au régime Charaa : un nationalisme arabe séculier continue de fédérer un nombre significatif de partisans issus de cette communauté, quand bien même toute estimation en nombre demeure hasardeuse.

Une certitude s’impose néanmoins : la Syrie est désormais engagée dans des tractations avec Israël. Officiellement, elles portent sur des questions de sécurité ; mais l’hypothèse d’une future adjonction de Damas aux accords d’Abraham (2020) – et donc d’une reconnaissance syrienne d’Israël – avant la fin du mandat Trump est un scénario envisageable, même s’il n’est pas encore acquis. Si un tel scénario venait à se concrétiser, il est peu probable qu’il déclenche une mobilisation populaire d’ampleur contre le pouvoir : le mutisme relatif des opinions publiques régionales face aux accords d’Abraham a montré que le tabou de la reconnaissance politique d’Israël était déjà tombé, sous l’effet combiné de la répression, de la fatigue, de la désillusion et de la priorité donnée à des enjeux socio‑économiques plus immédiats. Cela ne signifie pas pour autant un retour facilité de la Syrie à la stabilité : derrière le mythe d’une résilience intacte de formules stato‑nationales héritées du modèle westphalien, la Syrie – comme une grande partie de son environnement – voit se manifester et se renforcer des dynamiques politico‑communautaires d’une intensité rarement atteinte. Comme si ressurgissait le plan du « Grand Moyen‑Orient » (2004), que d’aucuns dis(ai)ent conçu pour fragmenter la région sur des bases communautaires. Qu’il s’agisse d’une stratégie pensée ou d’un effet cumulatif de dynamiques régionales incontrôlées, le résultat observable tend vers une fragmentation qui rappelle les logiques attribuées à un projet jadis appelé “Grand Moyen-Orient »…

Barah Mikaïl

ÉDITO

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LES ANALYSES DE CONFLUENCES

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France – Pays arabes : à contresens de l’Histoire ?

Robert Bistolfi, 20 février 2011
Etait-il vain d’espérer une autocritique collective pour sortir par le haut de compromissions à courte vue avec les pouvoirs établis du monde arabo-musulman proche ? A droite, mais aussi à gauche de l’échiquier politique français, beaucoup se sont fourvoyés. Jusqu’au bout, illustrée caricaturalement par le comportement de la ministre des Affaires étrangères, une raison d’Etat cynique a conduit à privilégier la collusion avec des régimes autoritaires et corrompus contre un pari sur l’avenir démocratique des peuples. Obsédé par la catastrophe iranienne, tétanisé par le 11 septembre, prêt à tout pour sécuriser son approvisionnement énergétique, l’Occident dans son ensemble n’a développé qu’une vision réductrice des sociétés arabes et, plus largement, musulmanes.

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Lettre d’information de l’iReMMO