Netanyahou: recul ou manœuvre?

Il aura fallu un véritable soulèvement d’Israël pour que Benyamin Netanyahou fasse mine de rétropédaler. Il a promis une pause dans sa réforme de la Justice, destinée à marginaliser la Cour suprême en donnant de facto tout pouvoir à l’Exécutif et à sa majorité parlementaire. Il a finalement maintenu à son poste le ministre de la Défense, évincé pour l’avoir mis en garde contre la contagion de la contestation dans l’Armée. Enfin il a ordonné à la police d’empêcher les juifs, pendant le Ramadan, de pénétrer sur l’Esplanade des Mosquées, conformément au statu quo pourtant spectaculairement violé début avril.

Ces annonces s’expliquent sans doute par le coût, d’ores et déjà exorbitant, de la radicalisation accélérée de la politique israélienne depuis l’investiture du nouveau gouvernement, fin décembre 2022.

D’abord à l’intérieur. Depuis quatre mois, les rues de Tel-Aviv, Jérusalem et Haïfa ne désemplissent toujours pas : jusqu’à l’équivalent français de deux millions de manifestants ! Si la question palestinienne n’y occupe pas une place importante, la défense de la démocratie contre le coup d’État de Netanyahou rassemble un arc-en-ciel inédit. 

Symboliquement, c’est avec l’appui du patronat que la Histadrout a déclenché, fin mars, une grève générale. Rien d’étonnant : les dirigeants de l’économie ont pronostiqué une catastrophe, dont la fuite de capitaux du secteur décisif du high tech serait le signe annonciateur.

Mais le symptôme le plus sérieux, c’était l’insoumission annoncée de milliers de soldats et réservistes, y compris dans des unités d’élite. D’où les avertissements publics de la plupart des chefs, anciens et actuels, de l’Armée et des Services, y compris, on l’a vu, du ministre de la Défense, le général, Yoav Gallant.

Les sondages confirment l’isolement du pouvoir. Plus des deux-tiers des Israéliens exigent le retrait pur et simple du projet de réforme. Et, en cas d’élections anticipées, les partis de la coalition décrocheraient.

Ensuite à l’extérieur. Netanyahou ne peut que déplorer l’érosion d’une décennie d’acquis diplomatiques. Le profil « illibéral » du gouvernement, l’aveu de son projet annexionniste, la visite provocatrice de Ben Gvir sur l’Esplanade des Mosquées et les violences au sein d’al-Aqsa ont d’ores et déjà de graves conséquences internationales.

Si Emmanuel Macron a tenu à être le premier chef d’État à accueillir Netanyahou réélu, Joe Biden, lui, a annoncé qu’il ne l’inviterait pas avant longtemps. Certes, la Maison-Blanche ne passe pas encore des paroles aux actes : Israël reste une pièce maîtresse dans son dispositif stratégique régional. Comment toutefois ne pas tenir compte de l’évolution en profondeur de l’opinion ? Selon un sondage historique, 49 % des électeurs démocrates expriment plus de sympathie pour les Palestiniens que pour les Israéliens (38 %). D’autres indiquent qu’une majorité de juifs ne soutient plus la politique d’Israël.

C’est d’Afrique qu’est venue la gifle la plus cinglante. Après avoir rompu avec Israël suite à la guerre de 1973, la plupart des États africains avaient renoué, si bien que Netanyahou fanfaronnait : « Israel Is Coming Back to Africa, and Africa Is Returning to Israel. » Or, loin d’attribuer à Tel- Aviv le statut d’observateur qu’il espérait, le 36e sommet des chefs d’État de l’Union africaine, tenu à Addis-Abeba, a viré au fiasco : le 18 février, la directrice adjointe du ministère israélien des Affaires étrangères pour l’Afrique a été expulsée manu militari !

Même les signataires des Accords d’Abraham, comme les autres dirigeants arabes, ont réprouvé les violences de la police de Jérusalem sur l’Esplanade et le discours parisien de Smotrich martelant qu’« il n’y a pas de peuple palestinien ». Pis : Amman a annoncé qu’elle rétrogradait ses relations diplomatiques avec Tel-Aviv, le chef sioniste religieux ayant projeté une carte du « Grand Israël » incluant… la Jordanie ! Quant à l’Arabie saoudite, elle a fait savoir, par la voix de son ministre des Affaires étrangères, Fayçal ben Farhane, qu’« une vraie normalisation et une vraie stabilité » impliquent de rendre aux Palestiniens « de l’espoir et de la dignité, ce qui nécessite de leur donner un État ». Entretemps, la normalisation irano-saoudienne a porté un coup sévère à la dynamique d’Abraham, condamnée par 92 % des opinions arabes… 

Netanyahou recule-t-il parce qu’il a pris la mesure de ces dégâts ? Ou bien ses annonces de compromis constituent-elles une énième manœuvre ? Il faudra attendre la nouvelle session parlementaire, qui s’ouvre fin avril, pour en avoir le cœur net. À vrai dire, on imagine mal qu’il renonce aux deux objectifs inséparables qu’il poursuit obstinément depuis quatre ans, au fil de cinq élections législatives anticipées : reconquérir sa fonction de Premier ministre et échapper au procès pour corruption, fraude et abus de confiance ouvert depuis trois ans. 

Pour y parvenir, il a conclu un pacte avec les partis ultra-orthodoxes, ses alliés de longue date mais plus théocratiques que jamais, et, pour la première fois, avec trois partis suprémacistes, racistes et homophobes regroupés au sein du Parti sioniste religieux. Il a même « acheté » ces derniers en leur confiant des ministères majeurs : Sécurité nationale pour Itamar Ben Gvir, Finances et Cisjordanie pour Bezalel Smotrich, Identité nationale juive pour Avi Maoz. Otage de ses extrémistes, il doit accompagner chaque éventuelle marche arrière d’une concession à des partenaires qui, sinon, le menacent de rompre le pacte gouvernemental – comme la création de la milice dite Garde nationale.

« Recul ou manœuvre ? » La réponse se situe sans doute ailleurs : au cœur même de l’action du gouvernement, à savoir sa politique palestinienne. Récemment, Haaretz titrait : « Le calme relatif du Ramadan prouve qu’Israël peut éviter le conflit s’il le veut ». Hélas, telle n’est pas sa volonté. La colonisation se poursuit à marche forcée, y compris à l’Est de Jérusalem et dans les quatre colonies de Cisjordanie évacuées en 2005. Et le gouvernement aurait décidé de reprendre les « exécutions ciblées ». Cisjordanie, Gaza, Liban, Syrie, Iran : les boutefeux ne connaissent pas de « pause »… 

Dominique Vidal, journaliste et historien

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Les conditions du « rêve irakien »

En 2021, l’Irak en tant qu’État aura 100 ans ! Et pourtant, comme en 1921, il souffre encore de l’incapacité à intégrer ses Kurdes, ses sunnites, ses chiites, ses chrétiens et ses autres communautés dans une « irakicité inclusive ». Depuis la proclamation de la victoire sur l’organisation de l’État islamique à la fin de l’année 2017, est exposé sur le devant de la scène un discours sur la construction d’un « nationalisme irakien » qui pourrait engager le pays dans la fabrication d’une « nation » irakienne et qui prendrait l’« irakicité » comme son unique « référentiel », la « reconnaissance » des différentes communautés comme son « principe régulateur ». Les producteurs de ce discours se trouvent à la fois à l’échelle nationale (à commencer par le Premier ministre – chiite – Adel Abdel Mahdi et le président de la République – kurde – Barham Salih), régionale (l’Iran et la Turquie, notamment) et internationale (États-Unis, Europe…)

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