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Beyrouth, un an après la trêve : une paix fragile sous les drones

Alors que des terres agricoles au sud Liban ont été aspergées de glyphosate par Israël il y a une semaine, la situation sécuritaire au sud du pays est loin de se stabiliser. Les bombardements sont quotidiens, les exécutions sommaires en territoire libanais ne font plus exception. Israël semble sans limites quant aux techniques utilisées pour parvenir à ses fins, des fins qui restent floues et en constante évolution.

Après 5 mois au Liban, principalement pour y poursuivre mes études en démocratie et droits humains, mais aussi afin de discuter, d’écouter et d’observer la situation politique et sécuritaire, je vous propose un témoignage, depuis Beyrouth, en cette période où les espoirs de paix semblent s’être envolés une fois de plus. Faisons le point sur l’état actuel des négociations politiques concernant le Hezbollah au Liban, et sur le climat qui y règne au quotidien.

Fin 2025, Beyrouth, la capitale libanaise, s’est retrouvée sous les projecteurs, et les projectiles. Alors que le pape était en visite de trois jours au Liban du 30 novembre au 2 décembre, c’était probablement le moment le plus sûr de se rendre à Dahieh, fief du Hezbollah en banlieue sud de Beyrouth. Le timing semblait être orchestré : le weekend précédent marquait la première année du cessez-le-feu entre Israël et le Liban signé en novembre 2024, mais aussi, assez ironiquement, la première frappe israélienne à Beyrouth depuis un an. Suivant la visite du pape, Israël a proposé d’ouvrir un dialogue politique plutôt que de recourir à la violence uniquement. Moins de deux mois plus tard, la violence demeure malheureusement quotidienne. Comment faire sens de toute cette ironie? Qui est responsable de cette situation extrêmement volatile et imprévisible? Le Liban est-il incapable de contenir politiquement et militairement ses différentes factions? Ou la responsabilité incombe-t-elle entièrement à Israël, ne laissant pas de répit pour la reconstruction et la réorganisation politique du pays? Ces questions animent débats entre collègues et réunions politiques au quotidien au Liban, et semblent rester sans réponse acceptée de tous.

La guerre menée par Israël contre le Hezbollah en 2024, toujours d’actualité malgré l’accord de cessez-le feu du 27 novembre 2024, a solidement affaibli le mouvement du Hezbollah. Ceci autant militairement, en réduisant drastiquement son arsenal militaire, qu’au niveau de son leadership. Hassan Nasrallah, à la tête du mouvement depuis 1992 a été assassiné le 27 septembre 2024 à Dahieh, en banlieue sud de Beyrouth. Le 23 novembre 2025, le commandant militaire en chef, Haytham Ali Tabatabai, a été assassiné lui aussi à Dahieh, un an après la signature du cessez-le-feu. L’imprévisibilité d’Israël est une menace quotidienne au Liban. Alors que les drones israéliens avaient cessé de survoler Beyrouth pendant la visite du pape en décembre dernier, pas une minute ne s’est déroulée sans leur vrombissement une fois le pape dans son avion. Israël ne semble pas prête à épargner le Liban tant que son ennemi tient encore debout. Au Liban, plusieurs signes de l’affaiblissement du Hezbollah sont à noter. Premièrement, le gouvernement libanais a adopté le 5 septembre 2025 le plan de l’armée libanaise devant mener au désarmement du Hezbollah et au contrôle de ses armes par l’armée libanaise. Le gouvernement libanais semble méfiant envers la branche militaire du mouvement chiite et exprime une exaspération grandissante : le Liban ne veut plus payer pour les agissements du Hezbollah. Ensuite, contrairement à son prédécesseur, l’actuel secrétaire général du Hezbollah – Naïm Qassem – semble se réfugier en Iran, important soutien idéologique, financier et militaire de l’axe de la résistance dont fait partie le Hezbollah. L’exode du leader d’un mouvement en dehors de son terrain de jeu n’est pas signe de persévérance et de détermination, bien que son portrait soit toujours affiché à chaque coin de rue à Dahieh.

C’est justement de ce weekend de paix relative apportée par le pape, début décembre 2025, que j’ai décidé de me rendre à Dahieh. Une camarade de classe et un bon ami à elle, habitant de Dahieh, m’emmènent en voiture. Nous avons été briefé, les photos seront prises depuis la voiture, sans en sortir et en se faisant discrets. Alors que la police et l’armée sont plus cléments dans le centre de Beyrouth, à Dahieh, un pas de travers peut donner lieu à un interrogatoire de plusieurs heures et une renvoi voire un blacklistage immédiat du Liban. Alors que leur ennemi est infiltré dans les moindres coulisses de la société libanaise – ayant mené à l’assassinat de nombreux hauts placés du Hezbollah – plus de place au doute et à l’erreur. La moindre suspicion devient question de sécurité nationale. J’en ai déjà fait personnellement les frais à mainte reprises, en me faisant arrêter et interroger en plein centre de Beyrouth alors que je prenais des vidéos pour un travail universitaire.

Cette ambivalence entre la possibilité de se rendre à Dahieh sans contrôle d’identité, sans peur démesurée d’attaque armée tout en gardant cette éventualité à l’esprit est troublante. Une fois arrivé, un bâtiment sur 20 est au sol, laissant soit un trou entre plusieurs immeubles voire un cratère de plusieurs mètres de profondeur. Les bâtiments aux alentours sont souvent laissés à l’abandon, fenêtres explosées, avec les rideaux pendants, et restent inhabités. Cependant, Dahieh est un quartier vivant et accueillant, les habitants y mènent une vie active et laissent transparaitre une sérénité surprenante – jusqu’à ce qu’ils aperçoivent mon appareil photo par la vitre de la voiture. Les enfants jouent sur les talus de débris, mangent une glace aux côtés de vendeurs de thé et de café. La vie semble y couler sans trop de rancune ou anxiété. Puis, tous les cent mètres, un bâtiment détruit, orné de photos des martyrs tués dans l’attaque, nous ramène à la réalité et nous rappelle la menace constante. En levant la tête, l’on peut également apercevoir des bâtiments détruits avec leurs débris qui manquent de tomber à tout moment.

En arrivant devant le bâtiment bombardé le dimanche 23 novembre 2025 par Israël, tuant le commandant militaire en chef du Hezbollah, la résilience des libanais saute aux yeux. La rue est entièrement nettoyée, plus aucun débris aux alentours, les marchands et magasiniers ont repris leur poste. Il ne reste qu’une carcasse de voiture détruite par l’attaque, et un trou dans l’immeuble ciblé. La capacité des libanais à rebondir et à s’adapter face à la situation imprévisible imposée par Israël est impressionnante. Et l’ambiance qui règne à Dahieh en témoigne. La vie s’organise parmi les débris de guerre, les défunts sont commémorés mais pas pleurés. Les cratères sont décorés de drapeaux du Hezbollah et de bannières célébrant les leaders du mouvement. Et cette mentalité est commune au Liban tout entier. Entre guerres, crises économiques, l’explosion du port en 2020 dont les dégâts sont encore entièrement visibles cinq ans plus tard, le Liban est souriant, accueillant, chaleureux et ne cessera jamais de rebondir.

Le ressenti des citoyens de Beyrouth est divisé, comme souvent au Liban. Chaque confession – appelée secte – a son opinion, ses alliés et ses ennemis. Du côté catholique il y a rarement une haine envers Israël, justifiée par un « envahissement » des chiites et des palestiniens au Liban, blâmés pour avoir apporté l’instabilité actuelle. Du côté musulman, en fonction de la branche (sunnite ou chiite), Israël est responsable de la terreur qui règne au Liban pour l’instant. Cependant, le support au Hezbollah a largement chuté depuis l’assassinat de ses leaders politiques et militaires. L’organisation interne du mouvement est fortement affaiblie, et même les adeptes du Hezbollah en rient. Alors que je demande où sont les leaders du Hezbollah aujourd’hui et comment les habitants de Dahieh se protègent de leur potentiel assassinat, on nous répond : « il en reste encore ? » en riant. Après un an de calme relatif à Beyrouth, une nouvelle frappe israélienne a fait ressurgir souvenirs enfuis et inquiétudes fin novembre 2025. En dehors de Beyrouth, cette guerre n’a jamais cessé, Israël aurait violé plus de 10 000 fois l’accord de cessez-le-feu par des raids aériens et terrestres ayant coûté la vie à plus de 330 libanais en un an, dont un tiers de civils d’après les Nations Unies. Israël frappe régulièrement des voitures à l’aide de drones, afin d’assassiner un suspect affilié au Hezbollah, et assassinant régulièrement les membres de leur famille par la même occasion. La mission onusienne FINUL, mandatée pour gérer la zone tampon à la frontière sud du Liban avec Israël, a elle même été la cible d’attaques israéliennes à plusieurs reprises. En ce début de mois de février 2026, Israël a aspergé des terres agricoles du sud Liban par du glyphosate hautement concentré (20 à 30 fois plus concentré que la dose habituelle). Ce crime environnemental ouvre une nouvelle boite de pandore : Israël ne s’en prend plus uniquement aux responsables du Hezbollah par des attaques ciblées, mais semble établir unilatéralement une zone tampon autour de ses frontières, violant la souveraineté territoriale de ses pays limitrophes par tous les moyens à sa disposition. Quelles sont les limites d’Israël est une question sans réponse, avec un impact bien trop réel pour les libanais.

Bollue Augustin, jeune chercheur en droit et en sciences politiques, photojournaliste freelance belge, actuellement au Liban pour terminer sa formation universitaire par un Master en démocratie et droits humains du monde arabe,

CONFLUENCES MÉDITERRANÉE

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