Trois architectures se dessinent aujourd’hui au Moyen-Orient et en Afrique du Nord : l’Accord de défense conjointe de La Mecque, les Accords d’Abraham, et un troisième bloc mené par l’Iran. Observés directement, ces blocs disent peu de ce qui se joue réellement. C’est en suivant leur sillage — les événements qu’ils laissent dans leur trajectoire — que l’on comprend la recomposition en cours, à travers six pays : Algérie et Maroc, Somaliland, Yémen, Irak et Syrie, chacun révélant les failles d’une architecture d’alliances plus fragile qu’elle n’y paraît.
On dit que c’est une manière d’apprendre l’existence d’un navire lointain en observant la forme des vagues qu’il laisse derrière lui. On ne regarde jamais le bateau : on se tient sur le rivage, à étudier les ondulations en V de son sillage. En lisant leur taille, leur vitesse, la turbulence de l’eau, on déduit celles du navire, sa direction — et son dessein.
La région MENA refaçonne son architecture à la vitesse de la lumière. Là où il y avait, il y a peu, une plaque tectonique plus ou moins, stable, se matérialisent désormais trois réseaux distincts, chacun avec ses propres accords et traités.
Le plus récent est l’Accord de défense conjointe de La Mecque, qui recompose le Golfe et, depuis août, y intègre Ankara. L’autre, les Accords d’Abraham, devient moins un traité qu’une doctrine. Le troisième bloc, mené par l’Iran, rassemble des membres indépendants, pas nécessairement obéissants, souverains de leur propre destin.
Observés directement, comme on observerait un voilier au loin, ces trois blocs peuvent ressembler à bien d’autres, et l’on présumerait qu’ils sont la forme qu’ils montrent. Mais, comme pour les navires, en observant plutôt l’environnement alentour, notre attention serait retenue par la conséquence de leur passage, un événement qui perce la surface ici, une fracture qui s’ouvre là. C’est là que l’histoire se raconte.
Ces ondulations se voient dans l’actualité quotidienne : drones, frappes aériennes, manifestes d’armement, ambassadeurs sommés de plier bagage en quarante-huit heures. Conséquences collatérales d’un mouvement tectonique.
Alors, où ces blocs entrent-ils en collision aujourd’hui ? Et où se situera la prochaine friction dans la région ?
Ce qui se dessine est une ligne d’épuisement, et la manière la plus nette de la voir n’est pas d’étudier les blocs eux-mêmes, mais les États pris entre eux : des pays dont l’histoire récente n’est guère qu’un ajustement à une recomposition qui se joue, pour l’essentiel, ailleurs. Algérie, Maroc, Somaliland, Yémen, Irak, Syrie. Six sillages, à des angles différents face au mouvement de ces trois mêmes navires.
L’Algérie et le Maroc sont les plus nets des six, là où se voit le mieux le désordre des trois blocs. Ils ont réagi, à six jours d’intervalle en septembre 2026, au même différend.
Le 10 septembre, Alger a rompu ses relations diplomatiques avec les Émirats : quarante-huit heures à l’ambassadeur pour quitter, espace aérien fermé aux appareils émiratis, des « actes provocateurs et hostiles » invoqués comme cause — aboutissement d’une relation dégradée de longue date, l’Algérie ayant entamé le démantèlement de l’accord aérien de 2013 dès février 2026. Les griefs : le soutien émirati au Maroc sur le Sahara occidental face au Polisario algérien ; le refus d’Alger de normaliser avec Israël quand Abou Dhabi a fait l’inverse depuis 2020 ; les accusations de Tebboune sur la déstabilisation de la Libye, du Mali et du Soudan par les Émiratis. Aucun État arabe n’avait rompu avec eux aussi complètement.
Six jours plus tard, à New York, le Maroc a fait l’inverse : le 16 septembre 2026, le ministre israélien des Affaires étrangères Gideon Saar et son homologue marocain Nasser Bourita ont convenu, à l’ONU, de transformer leurs bureaux de liaison en ambassades, de rétablir les vols directs et de finaliser plusieurs accords économiques d’ici la fin de l’année. La normalisation de Rabat avec Israël, en décembre 2020, avait été lue comme le prix de la reconnaissance par Washington de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental ; elle a mené, le 31 octobre 2025, à la résolution 2797 du Conseil de sécurité, reconnaissant l’autonomie marocaine comme base « véritable » du différend, appuyée par la France, le Royaume-Uni et les États-Unis, seuls la Russie, la Chine et le Pakistan s’abstenant. Restait absente, comme depuis 2001, toute mention d’un référendum.
M. Saar a scellé la reconnaissance du Somaliland en décembre 2025 et la promotion du Maroc en septembre 2026, à neuf mois d’écart. Fureur algérienne et récompense marocaine sont la même histoire : deux pays dans le sillage d’un même bloc en expansion.
C’est au Somaliland que cette expansion se voit le mieux. Le 26 décembre 2025, Netanyahou a signé lui-même la reconnaissance par Israël de l’indépendance du Somaliland, premier État au monde à le faire, tandis que M. Saar annonçait l’ouverture prochaine d’ambassades. Le président somalilandais a déclaré que son pays aspirait désormais à rejoindre les Accords d’Abraham. La modernisation du port de Berbera, en cours depuis 2016, avait déjà donné aux Émirats un ancrage face au Bab-el-Mandeb, précieux pour surveiller les Houthis. Somalie, Égypte, Turquie, Arabie saoudite, Djibouti et Union africaine ont condamné la reconnaissance en termes presque identiques.
Le Yémen offre quelque chose de plus rare : un sillage retourné vers l’intérieur, où un bloc se fracture contre lui-même.
Dans les derniers jours de 2025, le Conseil de transition du Sud, soutenu par les Émirats, a lancé une offensive pour s’emparer du Hadramaout et d’Al-Mahra, deux gouvernorats représentant plus de la moitié du territoire continental du Yémen. Sur le papier, c’était impensable : Émirats et Arabie saoudite avaient combattu les Houthis côte à côte depuis l’opération Tempête décisive de mars 2015, et voilà qu’ils étaient au bord de la guerre entre eux. Riyad n’a pas hésité — frappant des actifs militaires émiratis au Yémen, poussant le gouvernement reconnu à exclure les Émiratis de la coalition, et soutenant les opérations qui ont repoussé les combattants du Conseil de transition, remplacés par les forces « Bouclier de la nation », alignées sur Riyad.
Oman était probablement le pays le plus préoccupé de la région : il partage une frontière de trois cents kilomètres avec Al-Mahra, et de vieux souvenirs (l’insurrection du Dhofar) ont refait surface à Mascate. Ce qui a suivi fut une coordination saoudo-omanaise sans précédent, une frontière renforcée, et un alignement sur la restauration de l’unité du Yémen.
Le 19 novembre 2023, Ansar Allah a ouvert sa campagne contre le trafic maritime en mer Rouge en s’emparant du porte-véhicules Galaxy Leader, acte de solidarité avec Gaza. Près de trois ans plus tard, en septembre 2026, les Houthis ont pris le port de Moka, puis l’île de Mayyun, puis l’archipel de Hanish et Zuqar, fermant en quelques jours tout l’accès yéménite au détroit. Ce sillage traduit sans doute un autre mouvement tectonique, peut-être de l’autre côté de la mer Rouge. Ansar Allah ferait désormais l’objet d’un examen attentif pour son rapprochement avec les Chabab en Somalie. Pour pousser le pragmatisme jusque-là, l’enjeu doit être très élevé.
Le sillage de l’Irak est le plus discret, et le plus procédural : un État qui s’efforce de jouer une souveraineté qu’il ne possède pas encore pleinement.
Les Forces de mobilisation populaire ont été intégrées par la loi à l’appareil de sécurité irakien en 2016, deux ans après leur création contre l’État islamique. Chaque gouvernement depuis a tenté de séparer les factions sous commandement de Bagdad de celles qui répondent, en pratique, à Téhéran. Bagdad a fixé au 30 septembre 2026 deux échéances simultanées : le départ des dernières troupes de la coalition internationale, et la remise des armes par les factions hors de sa chaîne de commandement. Les principales factions pro-iraniennes, Kataëb Hezbollah, Harakat al-Noujaba, Kataëb Sayyid al-Chouhada, ont déjà déclaré qu’elles ne s’y plieraient pas. L’échéance ne tiendra peut-être que sur le papier, ou l’armée ne réintégrera que partiellement ces groupes armés, un choix imposé entre noir et blanc, de toute façon contre-productif.
Un second sillage, en Irak, découle du mouvement tectonique du bloc de La Mecque dans le nord du pays. Le 23 septembre, à l’Assemblée générale de l’ONU, Erdoğan et le Premier ministre irakien Ali al-Zaidi se sont accordés : la Turquie rendrait progressivement la base de Bashiqa-Zelikan, tenue par Ankara depuis 2015, au gouvernement fédéral de Bagdad, non au Gouvernement régional du Kurdistan, comme on le rapporte habituellement. Cela se lit comme si Ankara capitalisait sur la bonne volonté de Bagdad, dont elle aura besoin pour les négociations à venir sur le PKK à Sinjar.
La Syrie est le sixième et dernier sillage : la guerre est officiellement terminée, mais de nombreuses étapes restent à franchir vers un véritable régime démocratique.
Washington a levé, le 24 août 2026, la désignation vieille de plusieurs décennies de la Syrie comme « État soutenant le terrorisme ». Le lendemain, Mazloum Abdi, à Damas, annonçait la dissolution des Forces démocratiques syriennes comme acteur militaire indépendant, dix-huit mois après l’accord-cadre qui avait engagé le processus, en échange de la reconnaissance des droits culturels et linguistiques kurdes.
Dans les jours qui ont suivi la chute d’Assad en décembre 2024, les forces israéliennes se sont emparées de la zone tampon démilitarisée établie par l’accord du Golan de 1974, et ont frappé des dépôts d’armes près de Damas ; les incursions dans le sud se sont poursuivies depuis, et Netanyahou a tenté d’inscrire cette zone tampon dans tout futur accord de paix. Al-Charaa n’a pas mordu à l’hameçon, montrant une réelle patience face à cette ingérence le long de sa frontière méridionale. Ce sillage met au jour une fracture où la Syrie se trouve entre La Mecque et les Accords d’Abraham ; tout dépend de la perception israélienne de la menace. Mais Ankara, garante de la stabilité du nouvel État syrien, est aussi, depuis août, signataire d’un pacte de défense avec Riyad et Islamabad qu’Israël juge déjà adverse en soi.
Un État se tient à la lisière de ce tableau sans vraiment lui appartenir.
L’Égypte occupe un espace important de ce paysage : elle soutient l’armée soudanaise contre une milice prétendument émiratie, déploie des troupes en Somalie pour contrarier les ambitions éthiopiennes, et serait, dit-on, la prochaine à rejoindre le pacte de La Mecque.
Le Soudan, où l’Égypte est le plus active, ne se tient nullement à la lisière. Les Émirats y arment un camp ; l’Égypte, l’Arabie saoudite et la Turquie arment l’autre ; et l’Iran, patron du troisième bloc, arme discrètement le camp que le bloc « sunnite » revendique comme sien, même pragmatisme qu’entre Houthis et Chabab. Le Soudan est l’endroit où le schéma à trois blocs atteint son expression la plus pure : les trois navires y sont visibles à la fois, se tirant dessus au grand jour.
Et c’est l’endroit où le coût humain est le moins niable. Dans le seul État de Khartoum, une étude de mortalité évaluée par les pairs, menée par la London School of Hygiene and Tropical Medicine et publiée dans The Lancet Global Health, couvrant les quatorze premiers mois de la guerre (avril 2023 – juin 2024), a établi environ 61 000 décès toutes causes confondues — une hausse de cinquante pour cent par rapport au taux d’avant-guerre — dont plus de 26 000 de mort violente, plus de quatre-vingt-dix pour cent jamais officiellement enregistrés. Un seul État ; aucun décompte national comparable n’existe, mais tout chercheur sérieux juge le chiffre réel bien plus élevé. En juin 2026, le HCR dénombrait 12,9 millions de Soudanais déplacés — 9,1 millions à l’intérieur du pays, le reste réfugié dans la région — la plus vaste crise de déplacement au monde. Près de 19,5 millions de personnes, deux Soudanais sur cinq, souffrent d’insécurité alimentaire aiguë ; environ 135 000 sont déjà en situation catastrophique (phase 5 de l’IPC), sur quatorze points chauds au Darfour, Darfour-Sud et Kordofan-Sud. Et un jour, nous saurons ce qui s’est passé à l’intérieur d’El-Fasher.
Ce que l’Algérie, le Maroc, le Somaliland, le Yémen, l’Irak et la Syrie ont en commun n’est pas encore une alliance claire, mais leur exposition à des mouvements tectoniques amorcés il y a quelques années, qui continuent d’avancer, lentement et inexorablement, semant des sillages en V que nous pouvons lire. Chacun de ces pays a vu son histoire récente réécrite par ces mouvements.
À observer ces sillages, les signes que ces trois grands navires laissent dans leur course, se dessine une nouvelle ligne de démarcation : fragmentée, nulle part lisible dans son ensemble, mais marquée partout des mêmes signes d’usure. Algérie, Maroc, Somaliland, Yémen, Irak, Syrie, tous aux prises avec la même onde de choc que génèrent les ambitions des trois blocs.
Alessandro Massa
