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Méditerranée 2026 : L’Europe face au dilemme de la guerre iranienne

“Cap sur la Méditerranée”, est le message de l’Élysée le mardi 3 mars 2026. Quelques jours après le déclenchement de la guerre en Iran par Israël et les États-Unis, l’Europe vacille entre l’approche restrictive de l’Espagne et l’approche interventionniste de la France. La Méditerranée est en une semaine devenue une zone militaire stratégique importante, qui abrite aujourd’hui une flotte navale rarement déployée dans la région. Une semaine après le début de la guerre, dressons un bilan de ce déploiement militaire de taille, des positions politiques à travers l’Europe et de potentielles implications sécuritaires pour la Méditerranée.

Déploiement militaire des États-Unis en Asie du Sud-Ouest[1]

Alors que des rencontres entre officiels iraniens et états-uniens avaient été organisées à plusieurs reprises avant le 28 février 2026, date du début de la guerre menée par Israël et les États-Unis contre l’Iran, la flotte militaire navale des États-Unis se rapprochait déjà anormalement de l’Iran. Ce déploiement militaire présageait un début de guerre imminent. Le 20 février 2026, un des porte-avions américains, le USS Gerald R Ford, a traversé le détroit de Gibraltar en direction de la Méditerranée. Un second navire d’attaque, le USS Mahan, suivait la même trajectoire aux côtés du USS Gerald R Ford alors que l’imposant USS Abraham Lincoln se rapprochait lui aussi de l’Iran par la mer d’Arabie. Plus d’une semaine avant les premières frappes sur l’Iran, 12 navires américains étaient en place autour de l’Asie du Sud-Ouest, tel que l’indique la cartographie publiée par BBC News le vendredi 20 février 2026.  En plus de ce déploiement militaire de masse en Méditerranée orientale, en mer rouge, en mer d’Arabie et dans le Golfe Persique, la puissance américaine disposait déjà de nombreuses bases militaires fixes dans la région (Bahreïn, Irak, Koweït, Qatar, Syrie, Émirats Arabes unis), et d’un hub aérien à Tel Aviv. De nombreux avions militaires états-uniens ont en effet été détectés au départ ou à destination de Tel Aviv ces derniers jours.

L’Europe prise de court

Alors qu’aucun pays européen n’avait été averti des frappes coordonnées par Israël et les États-Unis à l’encontre de l’Iran le samedi 28 février 2026, l’Europe a néanmoins rapidement dû se positionner sur la situation. En effet, les États-Unis ont demandé l’accès et l’utilisation de plusieurs bases militaires européennes dans la région, impliquant malgré elles plusieurs puissances européennes dans le conflit. Cette demande n’a pas fait l’unanimité, mettant en lumière les différences au sein du bloc européen face à cette intervention militaire américaine et israélienne. Cette scission parmi les puissances européennes reflète la plus large différence d’opinion et de réaction des pays européens face au génocide à Gaza, et à l’interventionnisme américain de manière générale. Le Royaume-Uni, rappelant premièrement ne pas être impliquée dans les attaques israéliennes et américaines contre l’Iran, a annoncé envoyer un navire de guerre et des moyens anti drones à la base militaire britannique Akrotiri à Chypre, après que celle-ci ait fait l’objet d’une attaque de drone dans la nuit du dimanche 1er au lundi 2 mars 2026. Cette frappe était alors la première dirigée volontairement contre une base militaire européenne, et en territoire européen. Une frappe qui semblerait avoir été envoyée par le Hezbollah depuis le Liban. Bien que cette frappe n’ait causé ni dégâts majeurs ni victimes, elle a ravivé les appels chypriotes demandant le retrait des bases militaires britanniques. Le Royaume-Uni dispose en effet de deux bases militaires à Chypre, celle d’Akrotiri et celle de Dhekelia. Ces deux bases sont des territoires souverains conservés par la monarchie depuis l’indépendance octroyée à Chypre en 1960. Dans les temps actuels, le résultat fût tout l’inverse, le Royaume-Uni a intensifié sa présence en Méditerranée par l’envoie d’une navire de guerre et de moyens anti drones.

Aux côtés du Royaume-Uni, la France n’a pas lâché son attitude « Top Gun », dans la continuité du rôle adopté par Emmanuel Macron depuis le sommet économique de Davos, avec un objectif de dissuasion active. Le lundi 2 mars, Emmanuel Macron a prononcé un discours affirmant la force nucléaire de la France et de l’Europe en se tenant devant le sous-marin nucléaire français « le Téméraire » à la base militaire de l’île Longue. Macron a proposé une « européanisation » de la défense nucléaire française, un appel auquel huit pays européens ont répondu présent : le Royaume-Uni, l’Allemagne, la Pologne, les Pays-Bas, la Belgique, la Suède, le Danemark et la Grèce. Suite à ce discours, Emmanuel Macron a également ordonné l’envoie du porte avion français « Charles de Gaule » en Méditerranée. À ses côtés, une frégate française fait également route vers Chypre, alors que des rafales (avion d’attaque français) sont déjà en opération dans la région. Tout en condamnant le caractère illégal des opérations américaines, la France adopte une posture de « défense active » : elle ne participe pas aux frappes offensives, mais déploie ses forces pour dissuader toute extension du conflit. Reste à voir si Téhéran acceptera cette position de la France, après avoir affirmé que l’Europe « payera le prix, tôt ou tard » si elle reste silencieuse face à la guerre d’agression menée par Israël et les États-Unis.

Face à cet escalade militaire de la part de certains pays européens, l’Espagne, quant à elle reste sur ses positions fermes condamnant le génocide à Gaza et la guerre actuelle contre l’Iran. « Non à la guerre », est le message on ne peut plus clair de l’Espagne, que son premier ministre Pedro Sanchez met en œuvre en refusant toute collaboration militaire avec les États-Unis. Madrid refuse de placer ses forces sous commandement américain. Cependant, soucieuse de la sécurité de sa flotte, l’Espagne a tout de même annoncé le déploiement de la frégate Christophe Colombe en Méditerranée orientale pour une mission strictement indépendante. La Grèce et les Pays-Bas semblent suivre cette approche. De même pour L’Italie, qui entend défendre ses intérêts dans la région, sans entrer activement en guerre.  Le samedi 7 mars 2026, le ministère britannique de la défense a annoncé l’utilisation par les États-Unis de bases anglaises en Europe pour des opérations défensives spécifiques. Londres a également donné son feu vert quant à l’utilisation par les États-Unis de sa base militaire de Diego Garcia, dans l’océan indien.

Cet équilibre délicat sur lequel danse l’Europe repose sur trois piliers : garder l’Europe en dehors de tout acte de guerre pouvant menacer légitimement sa souveraineté territoriale ; soutenir politiquement – et dans une moindre mesure, militairement – les États-Unis ; et tenter de sécuriser le transit de gaz et de pétrole par le détroit d’Hormuz. Tout cela en adoptant une posture militaire et politique défensive, mise en œuvre par des déplacements d’atouts militaires en Méditerranée, majoritairement rassemblés autour de Chypre.

Quelles implications pour la Méditerranée ? 

Cette militarisation sans précédent du bassin méditerranéen soulève divers questionnements et risques. Les scénarios suivants s’inscrivent dans une prospective assumée, bien que certains éléments, notamment concernant la Turquie, s’appuient sur des déclarations et débats politiques déjà existants.

Premièrement, les pays du Maghreb, non encore impliqués dans le conflit pourraient faire face à une pression diplomatique importante si la guerre s’étend dans le temps. Avec la concentration de porte-avions américains et européens et l’utilisation de bases à Chypre, la pression pourrait monter sur le Caire et Rabat pour autoriser le survol de leur espace aérien ou l’accès à leurs ports pour le ravitaillement logistique, au nom de la « défense commune ». Alors que le Maroc a condamné les frappes réactionnaires iraniennes à l’encontre des pays du Golfe, et a implicitement soutenu les États-Unis et Israël, l’on peut supposer que la monarchie maghrébine ne s’opposerait pas à un tel support opérationnel. Cependant, un tel développement ne serait pas sans risque d’instabilité interne : pour des gouvernements comme celui de l’Égypte (déjà fragilisé économiquement) ou du Maroc (cherchant à maintenir un équilibre diplomatique fin en Afrique et dans le monde arabe), accepter de devenir une base arrière de cette coalition contre l’Iran pourrait déclencher de vives contestations populaires. La Méditerranée sud deviendrait alors un foyer de tensions politiques internes, forçant ces États à choisir entre leur sécurité régionale (alliés occidentaux) et leur stabilité intérieure (opinion publique hostile à la guerre).

Deuxièmement, cette militarisation de la Méditerranée remet sur la table la vulnérabilité critique des infrastructures énergétiques sous-marines et d’une potentielle « guerre hybride » en mer. La Méditerranée est traversée par des gazoducs vitaux pour l’approvisionnement européen (venant d’Azerbaïdjan, d’Israël, ou transitant par la Libye). Dans un contexte où des drones ont déjà frappé une base à Chypre, la menace d’attaques sous-marines contre ces câbles et pipelines devient crédible. De plus, l’implication européenne dans la guerre contre l’Iran – bien que défensive pour le moment – impose une mission de « protection statique » inédite : surveiller des centaines de kilomètres de fonds marins contre des sabotages, ou tout autre attaque militaire dans la région. La dépendance énergétique de l’Europe, accentuée par la guerre en Ukraine, devient un réel maillon faible à exploiter pour ses ennemis.

Troisièmement, la Turquie, acteur clé à la croisée de l’Europe et de l’Asie du Sud-Ouest, fait face à trois incertitudes majeures. D’abord, Ankara n’est pas convaincue que l’interventionnisme américain puisse instaurer une paix durable, l’histoire ayant souvent prouvé le contraire. Ensuite, la Turquie redoute qu’un soutien américain à des factions kurdes (tel le PJAK, affilié au PKK), pour déstabiliser l’Iran, ne menace directement sa propre sécurité intérieure. Ces deux points soulignent d’ailleurs les tensions latentes au sein de l’OTAN. Enfin, à plus long terme, Ankara craint qu’une guerre prolongée ne déclenche de nouvelles vagues migratoires massives, la Turquie restant la principale voie de transit vers l’Europe pour les populations fuyant l’instabilité régionale.

Conclusion

En l’espace d’une semaine, la Méditerranée est passée du statut de zone de transit à celui de théâtre d’opérations majeur. Si cette militarisation sans précédent vise à contenir le conflit iranien, elle expose l’Europe à un dilemme stratégique critique : maintenir une unité de façade au sein de l’OTAN tout en gérant des divergences nationales profondes. L’Europe doit également s’assurer de ne dépasser aucune ligne rouge l’impliquant activement dans le conflit. Un conflit aux conséquences multiples : entre risques de déstabilisation au Maghreb, vulnérabilité des infrastructures énergétiques et pression migratoire sur la Turquie, le coût d’une prolongation des hostilités pourrait dépasser le cadre strictement militaire pour ébranler la stabilité politique du bassin méditerranéen tout entier.

Bollue Augustin, jeune chercheur en droit et en sciences politiques, photojournaliste freelance belge, actuellement au Liban pour terminer sa formation universitaire par un Master en démocratie et droits humains du monde arabe.

Note

[1] Cet article utilise la notion d’Asie du Sud-Ouest pour décrire les pays du Golfe Persique et de la Méditerranée orientale. Cette appellation tend à ne pas s’inscrire dans une dynamique néocoloniale promue par la notion de « Moyen-Orient »

CONFLUENCES MÉDITERRANÉE

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