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L’Iran face à ses crises: anatomie d’une rupture entre l’État et la société

Le nouveau numéro de Confluences Méditerranée, «L’Iran face à ses crises» (n° 134, automne 2025), paraît à un moment où l’histoire s’accélère. Depuis le 28 décembre 2025, l’Iran connaît une vague de contestation d’une ampleur et d’une intensité inédites. La révolte contre la vie chère a été, dès ses débuts, un soulèvement contre le pouvoir. Sous des mots d’ordre économiques se lisait déjà une contestation politique, tant la dégradation du quotidien est perçue comme le produit direct des choix du régime. La valeur du rial face au dollar dépend largement de l’état des relations avec les États-Unis, et donc des orientations stratégiques de la République islamique. Dès les premières heures, la mobilisation a dépassé la question du coût de la vie pour viser plus frontalement le régime lui-même.

C’est justement dans ce moment particulier, où l’actualité déborde de faits, d’images et de nouvelles formes de guerres informationnelles, que s’inscrit ce dossier. Il permet de comprendre les forces profondes à l’œuvre derrière le mouvement populaire déclenché le 28 décembre 2025, en l’inscrivant dans la longue durée et dans un contexte plus large, celui d’une crise de légitimité qui travaille la République islamique depuis la fin des années 2000 et qui atteint aujourd’hui un point critique. Il ne cherche pas à réduire le soulèvement à une explication unique mais il permet de comprendre comment, chaque nouvelle mobilisation populaire, rapproche l’Iran du point de bascule vers l’après-République islamique. Il met notamment en lumière une polycrise, c’est-à-dire l’accumulation de tensions sociales, culturelles, écologiques, diplomatiques et démographiques qui finissent, en se superposant, par provoquer la rupture. En ce début d’année 2026, la lecture de ce numéro aide à saisir ce que la séquence ouverte fin décembre révèle. Un cycle s’achève, celui d’une Révolution islamique dont le récit de «résistance» mobilise de moins en moins, tandis que la coercition et la peur s’installent comme un mode de gouvernement ordinaire.

Le dossier s’ouvre sur l’introduction qui replace l’Iran dans l’épreuve contemporaine de la guerre et de ses effets politiques, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. L’enjeu est de ne pas séparer artificiellement la scène régionale et la scène intérieure. Il s’agit de comprendre comment la projection de puissance, les sanctions, les rivalités et les choix diplomatiques de Téhéran se traduisent concrètement par des choix de politique publique, des priorités budgétaires, et un coût social supporté par la population.

Plusieurs contributions analysent ensuite ce que le mouvement «Femme, Vie, Liberté» a durablement changé. Il ne s’agit pas seulement d’un rapport différent au politique, mais d’une bataille sur les normes, les corps et les représentations. Asal Bagheri montre comment le cinéma iranien, loin d’être un simple reflet, devient un espace où se recomposent les identités, parfois au-delà des frontières, et où s’exprime à la fois un Iran ouvert sur le monde et un pays verrouillé de l’intérieur. Caroline Azad, à travers le football féminin, éclaire une autre dimension de la contestation, plus quotidienne mais tout aussi décisive. La conquête d’un espace public, la politisation des stades et des corps, et la manière dont le sport devient un langage social, un lieu de confrontation avec l’ordre moral, mais aussi un vecteur d’aspiration collective.

La crise n’est pas seulement politique. Elle est aussi matérielle et environnementale. Avec Zoi Angelakopoulou, la question de l’eau apparaît comme un révélateur majeur de la gouvernance. Pénuries, infrastructures défaillantes, inégalités territoriales, épuisement des sols et des nappes, ces dynamiques nourrissent une colère diffuse et durable, parfois moins visible que les slogans, mais tout aussi explosive. Dans un pays où la survie quotidienne devient une épreuve, l’écologie n’est plus un sujet secondaire. Elle devient un foyer de tensions sociales et un moteur de conflictualité.

Le dossier met également en évidence les fragilités de la politique étrangère. Mohammad-Reza Djalili et Thierry Kellner analysent la politique régionale au Levant «après le 7 octobre», au moment où l’architecture d’influence de Téhéran se heurte à ses propres limites et à la recomposition rapide des équilibres régionaux. Igor Delanöe revient sur la relation russo-iranienne à l’épreuve de la guerre. Il montre combien ce partenariat est à la fois une ressource tactique et un facteur de dépendance, et comment il alimente à l’intérieur du pays des débats sur la souveraineté, l’isolement et le prix politique de stratégies de contournement.

Au cœur de la crise iranienne, il y a aussi un État qui gouverne par le droit pénal, la surveillance et l’intimidation. L’article de Hirbod Dehghani-Azar sur la peine de mort en Iran souligne sa double nature. Elle est présentée comme un pilier sacralisé de l’ordre juridique, tout en étant utilisée comme un instrument de gestion politique des contestations. Dans la séquence ouverte le 28 décembre, cette dimension est décisive. Elle dit la transformation d’un régime qui répond à l’épuisement social non par la réforme, mais par l’escalade coercitive, au risque d’approfondir encore la fracture.

Cette fracture se lit aussi dans la démographie et dans la société. Marie Ladier-Fouladi décrypte les enjeux de la politique populationniste. Derrière la natalité et la famille se jouent la reproduction idéologique, la discipline sociale et la crainte du déclassement. Saeed Paivandi explore la désobéissance civile des femmes en régime autoritaire. Une résistance faite de gestes, de micro-ruptures et d’entêtement collectif qui, mis bout à bout, finissent par produire des effets politiques et par désacraliser l’ordre imposé. Enfin, Louise-Marie de Busschère revient sur le «dialogue critique» euro-iranien, ses promesses et ses limites, et pose une question centrale. Comment parler à un pouvoir qui se ferme, sans renoncer aux principes, ni se faire d’illusions sur les rapports de force?

La crise iranienne est d’abord celle d’une distance devenue abyssale entre le récit officiel et l’expérience vécue. C’est ce qui rend la séquence de décembre-janvier si décisive. Ce n’est pas seulement un soulèvement populaire de plus, c’est une rupture de confiance et la répression en cours à travers l’enfermement numérique et la violence d’Etat n’est pas soutenable à long terme par l’appareil de sécurité de la République islamique. À l’heure où le pays cherche une issue entre répression, fatigue sociale, nostalgies politiques et désir de normalité, ce dossier offre des repères. Non pas des certitudes, mais une cartographie solide des forces profondes qui travaillent l’Iran et qui, depuis le 28 décembre 2025, sont entrées en collision ouverte avec l’État révolutionnaire khomeyniste.

ÉDITO

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L’Iran face à ses crises: anatomie d’une rupture entre l’État et la société

Depuis le 28 décembre 2025, l’Iran connaît une vague de contestation d’une ampleur et d’une intensité inédites. La révolte contre la vie chère a été, dès ses débuts, un soulèvement contre le pouvoir. Sous des mots d’ordre économiques se lisait déjà une contestation politique, tant la dégradation du quotidien est perçue comme le produit direct des choix du régime. La valeur du rial face au dollar dépend largement de l’état des relations avec les États-Unis, et donc des orientations stratégiques de la République islamique. Dès les premières heures, la mobilisation a dépassé la question du coût de la vie pour viser plus frontalement le régime lui-même.

Par Clément Therme, historien des relations internationales et membre du Comité de rédaction de Confluences Méditerranée

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