La proposition de loi Yadan visant à réprimer «les nouvelles formes d’antisémitisme» sera débattue le jeudi 16 avril 2026 par les députés. L’antisionisme n’est pas de l’antisémitisme. Comme tout nationalisme, le sionisme, contesté depuis l’origine, y compris par des Juifs, ne peut conduire qu’à des drames.
Pierre Blanc
Rupture avec l’esprit du judaïsme
Le sionisme, faut-il le rappeler, est une idéologie qui fut portée dans un contexte où la question juive se posait avec une forte acuité. Les pogroms dans l’Empire russe en 1881-1882 poussèrent un médecin d’Odessa, Léo Pinsker, à créer l’association Les Amants de Sion. Elle visait à encourager les Juifs au départ vers la Palestine. Son livre Auto-émancipation (1882) en disait long sur son projet de libérer de la peur ses coreligionnaires, exposés à un rejet des Juifs très ancré en Europe.
Un nationalisme débridé
À cette remarque historique s’ajoute une remarque politique qui a trait aux risques funestes du nationalisme. Trois hommes célèbres, à trois époques, les ont mis en exergue. Le pasteur et médecin alsacien Albert Schweitzer affirmait superbement que «le nationalisme est un patriotisme qui a perdu de sa noblesse». Plus tard, le général de Gaulle déclarait, comme en écho: «Le patriotisme, c’est l’amour de son pays, le nationalisme c’est la détestation du pays des autres.»
Enfin François Mitterrand rappela que «le nationalisme, c’est la guerre». À cette aune de l’agressivité portée par le nationalisme, l’antinationalisme ne paraît donc guère choquant. Il est même responsable de s’en réclamer, dès lors qu’on s’attache à la paix entre les nations; c’est d’ailleurs bien cet antinationalisme qui liait les fondateurs de l’Europe. Au nom de celui-ci, être antisioniste ne paraît donc en rien répréhensible, surtout quand on mesure à quel point le nationalisme israélien, dénué aujourd’hui de toute retenue, illustre de façon tragique les trois assertions que nous avons citées.
Attachement à l’égale dignité
Qui plus est, ce nationalisme est fondé sur l’origine et, ce faisant, porte en lui les germes de l’exclusion de celui qui n’en est pas. En tout cas, beaucoup plus qu’un nationalisme territorial qui inclut l’ensemble des communautés d’un pays. Pourquoi le nationalisme juif échapperait-il à ce que d’autres nationalismes ethniques ont produit comme tragédies humaines?
Pensons aux nationalismes turc et arabe qui ont tous les deux eu pour cible les Kurdes, sans oublier les Arméniens pour le premier. Pensons aussi au nationalisme hindouiste de Narendra Modi pour qui les musulmans et chrétiens ne sont pas véritablement Indiens. En critiquant ces nationalismes ethniques, il n’y a rien d’un racisme anti-turc, anti-arabe ou anti-indien mais seulement un attachement au droit à la vie et à l’égale dignité. Pourquoi dès lors la critique du sionisme, au nom des mêmes risques d’exclusion, ferait-elle de ceux qui la portent des antisémites?
Entamer l’éthique d’Israël
La question de l’antisionisme appelle aussi une critique géopolitique. Sur ce plan, le nationalisme juif a de fait permis la création d’Israël au lendemain du génocide des Juifs en Europe. Le sionisme a ainsi réalisé sa visée émancipatrice, celle d’offrir un toit politique à tous ceux qui voulaient y trouver refuge. Dans la foulée de la reconnaissance d’Israël, la guerre de 1948 lui permit de gagner d’autres territoires reconnus par des armistices.
Les ferments de l’abomination
Car ils ont vu avant beaucoup d’autres que cette idéologie portait désormais les ferments de l’abomination, que l’actuel gouvernement israélien a fait fructifier, aussi bien dans les territoires palestiniens que maintenant au Liban. Se faire le critique du sionisme, voire se dire antisioniste – au sens où cette idéologie devrait être remisée, car elle conduit vers une hubris territoriale et morale -, est-il donc une marque d’antisémitisme, alors même que c’est un attachement à la vie et à la paix juste qui conduit à avoir cette position critique?
