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Loi Yadan: «Critiquer le sionisme marque un attachement à la vie et à la paix juste»

La proposition de loi Yadan visant à réprimer «les nouvelles formes d’antisémitisme» sera débattue le jeudi 16 avril 2026 par les députés. L’antisionisme n’est pas de l’antisémitisme. Comme tout nationalisme, le sionisme, contesté depuis l’origine, y compris par des Juifs, ne peut conduire qu’à des drames.

L’antisionisme est-il un délit ? Cette question se trouve posée à la représentation nationale sous la forme d’une proposition de loi déposée par la députée Renaissance Caroline Yadan. Au cœur de ce texte, l’élue laisse entendre que l’antisionisme serait un nouvel habit de l’antisémitisme, portant de façon plus subtile, car cachée, l’idée de vouer aux gémonies toute personne se réclamant du judaïsme.

Passons sur le fait qu’en arrivant dans un fort moment d’incandescence liée à la guerre au Moyen-Orient, d’aucuns considèrent cette initiative comme inopportune. Cette critique sur la temporalité se révèle très en deçà de celle qui doit en être faite. Privilégions plutôt quelques rappels au moment où cette malheureuse initiative est prise. Ils sont de nature historique, politique, géopolitique et finalement éthique.

Rupture avec l’esprit du judaïsme

Le sionisme, faut-il le rappeler, est une idéologie qui fut portée dans un contexte où la question juive se posait avec une forte acuité. Les pogroms dans l’Empire russe en 1881-1882 poussèrent un médecin d’Odessa, Léo Pinsker, à créer l’association Les Amants de Sion. Elle visait à encourager les Juifs au départ vers la Palestine. Son livre Auto-émancipation (1882) en disait long sur son projet de libérer de la peur ses coreligionnaires, exposés à un rejet des Juifs très ancré en Europe.

C’est surtout Theodor Herzl qui promut plus tard l’idée d’établir un refuge politique en Palestine, alors qu’en tant que journaliste austro-hongrois au moment du procès d’Alfred Dreyfus, il avait perçu la prédominance de l’antisémitisme en France. Ce nationalisme juif qui se référait à Sion, l’une des collines de Jérusalem, n’était rien d’autre qu’une idéologie nationale parmi d’autres nationalismes en Europe, qui avaient déjà commencé à la déchirer.

D’emblée, les autorités rabbiniques en Europe le critiquèrent, tant ils voyaient dans le sionisme une idéologie en rupture avec l’esprit du judaïsme : les Juifs vivaient en diaspora, et ce n’est pas une décision profane qui devait décider de leur retour en Palestine mais l’avènement des temps messianiques. De même, beaucoup de Juifs qui avaient embrassé le communisme en Russie voyaient cette idéologie nationaliste comme non-émancipatrice. Ces critiques montrent que l’antisionisme était donc consubstantiel au sionisme qui l’avait de fait induit, et il s’avère qu’il était porté par des Juifs eux-mêmes.

Un nationalisme débridé

À cette remarque historique s’ajoute une remarque politique qui a trait aux risques funestes du nationalisme. Trois hommes célèbres, à trois époques, les ont mis en exergue. Le pasteur et médecin alsacien Albert Schweitzer affirmait superbement que «le nationalisme est un patriotisme qui a perdu de sa noblesse». Plus tard, le général de Gaulle déclarait, comme en écho: «Le patriotisme, c’est l’amour de son pays, le nationalisme c’est la détestation du pays des autres.»

Enfin François Mitterrand rappela que «le nationalisme, c’est la guerre». À cette aune de l’agressivité portée par le nationalisme, l’antinationalisme ne paraît donc guère choquant. Il est même responsable de s’en réclamer, dès lors qu’on s’attache à la paix entre les nations; c’est d’ailleurs bien cet antinationalisme qui liait les fondateurs de l’Europe. Au nom de celui-ci, être antisioniste ne paraît donc en rien répréhensible, surtout quand on mesure à quel point le nationalisme israélien, dénué aujourd’hui de toute retenue, illustre de façon tragique les trois assertions que nous avons citées.

Attachement à l’égale dignité

Qui plus est, ce nationalisme est fondé sur l’origine et, ce faisant, porte en lui les germes de l’exclusion de celui qui n’en est pas. En tout cas, beaucoup plus qu’un nationalisme territorial qui inclut l’ensemble des communautés d’un pays. Pourquoi le nationalisme juif échapperait-il à ce que d’autres nationalismes ethniques ont produit comme tragédies humaines?

Pensons aux nationalismes turc et arabe qui ont tous les deux eu pour cible les Kurdes, sans oublier les Arméniens pour le premier. Pensons aussi au nationalisme hindouiste de Narendra Modi pour qui les musulmans et chrétiens ne sont pas véritablement Indiens. En critiquant ces nationalismes ethniques, il n’y a rien d’un racisme anti-turc, anti-arabe ou anti-indien mais seulement un attachement au droit à la vie et à l’égale dignité. Pourquoi dès lors la critique du sionisme, au nom des mêmes risques d’exclusion, ferait-elle de ceux qui la portent des antisémites?

Entamer l’éthique d’Israël

La question de l’antisionisme appelle aussi une critique géopolitique. Sur ce plan, le nationalisme juif a de fait permis la création d’Israël au lendemain du génocide des Juifs en Europe. Le sionisme a ainsi réalisé sa visée émancipatrice, celle d’offrir un toit politique à tous ceux qui voulaient y trouver refuge. Dans la foulée de la reconnaissance d’Israël, la guerre de 1948 lui permit de gagner d’autres territoires reconnus par des armistices.

Le temps de l’élargissement géographique aurait pu (dû) s’arrêter au moins là, et le sionisme s’édulcorer comme nombre de nationalismes se sont évanouis en Europe une fois les frontières stabilisées. Il n’en a rien été. Certes, Israël faisait face à un déni d’existence, mais la guerre des Six Jours qu’il avait gagnée en 1967 ne l’obligeait pas à occuper puis coloniser massivement des territoires – le Golan et ce qui restait de la Palestine -, en totale violation du droit international.

Ce pas de trop est venu montrer la dangerosité d’un nationalisme qui ne sait plus se donner de limites. C’est ainsi qu’il faut comprendre les charges violentes de l’intellectuel israélien Yeshayahou Leibowitz qui, après avoir été un sioniste actif, a fini par se dire seulement «sioniste jusqu’aux frontières de 1967». Lui et d’autres juifs, Israéliens ou non, à sa suite n’eurent de cesse de critiquer un sionisme qui menaçait non seulement la dignité des Palestiniens, mais finissait par entamer l’éthique d’Israël.

Les ferments de l’abomination

Car ils ont vu avant beaucoup d’autres que cette idéologie portait désormais les ferments de l’abomination, que l’actuel gouvernement israélien a fait fructifier, aussi bien dans les territoires palestiniens que maintenant au Liban. Se faire le critique du sionisme, voire se dire antisioniste – au sens où cette idéologie devrait être remisée, car elle conduit vers une hubris territoriale et morale -, est-il donc une marque d’antisémitisme, alors même que c’est un attachement à la vie et à la paix juste qui conduit à avoir cette position critique?

Si madame Yadan le pense, que dira-t-elle aux Juifs qui se réclament aussi de l’antisionisme ? Quant à monsieur Netanyahou et ses ministres suprémacistes, ils ont beau jeu d’évoquer le dessein funeste de l’Iran et de ses proxys pour entretenir la flamme du sionisme. Mais si ces ennemis d’Israël ne sont évidemment pas recommandables, est-il seulement permis de se poser la question de la responsabilité du sionisme débridé dans cette situation aujourd’hui si tragique?

Et peut-être également d’en porter une autre: le retour inquiétant autant qu’intolérable de l’antisémitisme n’est-il pas aussi en partie lié à ce sionisme dont l’horizon n’est plus que militaire?

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